Anarcho-syndicalisme

«Pour l’anarcho-syndicalisme» par Ariane (Suisse, 2021)

par Ariane
http://laffranchi.info/
Suisse, 2021
Publié dans Liberté Ouvrière #1

Pendant des dizaines d’années, l’anarcho-syndicalisme a été décrié comme anachronique, « idéologique », survivance d’un passé révolu… L’avenir était au trade-unionisme, au syndicalisme « politiquement neutre », au nouveau compromis fordiste. Certains imaginaient – y compris au sein des libertaires – qu’une transformation graduelle des rapports de production capitalistes se produirait grâce à la participation des «représentant-e-s» des salarié-e-s à des organismes paritaires tels que les comités d’entreprise… De fait, de telles institutions se sont mises en place dans des pays où la combativité ouvrière était importante. Elles ont souvent permis l’intégration des militant-e-s les plus dynamiques à la logique du système et favorisé la démobilisation de la base.

Désormais, le temps n’est plus au compromis. Le mouvement ouvrier connaît défaites sur défaites. La perspective d’une amélioration progressive des conditions de travail a volé en éclat. De réformes du travail en réformes des retraites, les «acquis» disparaissent les uns après les autres. Le modèle du syndicalisme «neutre» reposant sur la solidarité «mécanique» de gens rencontrant la même condition d’exploitation, entraînés par une avant-garde de syndicalistes professionnels est désormais dans l’impasse.

Atomisation et précarité

Avec les délocalisations et le développement de la sous-traitance, les bastions ouvriers dans lesquels existait une tradition de lutte se sont raréfiés. Le monde du travail s’est complexifié avec le développement des franchises, des auto-entrepreneurs, des start-up… qui s’accompagne d’une précarité de plus en plus généralisée, y compris dans le secteur public en proie aux mesures d’économie et aux privatisations. Les statuts des salarié-e-s sont toujours plus diversifiés: fixe; à temps partiel; sur appel; intérimaire; stagiaire; autonome… De plus en plus souvent, les personnes qui se côtoient sur un lieu de travail appartiennent à des sociétés différentes, sont détachées pour de courtes missions, etc. Avec la crise sanitaire, l’atomisation du monde du travail s’est brusquement aggravée: télétravail; essor des livraisons à domicile (ubérisation); chômage partiel; licenciements massifs… Une restructuration d’une ampleur sans précédent est à l’œuvre. Cela s’ajoute aux méthodes de management qui favorisent la division au sein des entreprises: les conditions de travail et salariales sont individualisés en fonction des performances et des objectifs fixés à chacun-e par la hiérarchie; le personnel est soumis à des auto-évaluations visant à lui faire intérioriser la logique patronale et à augmenter sa productivité. Ces entretiens périodiques permettent aussi aux cadres d’identifier les problèmes et d’anticiper le mécontentement… Bref, tout est mis en œuvre pour contrer la résistance ouvrière.

Casser les règles du jeu

D’un autre côté, pour beaucoup de militant-e-s anarchistes, le monde du travail a cessé d’être le lieu central de la transformation sociale. Les mobilisations autour des questions environnementales, du territoire (squats, ZAD), contre la répression et les discriminations (intersectionnalité) occupent toute la place. Pourtant – sauf exception – la plupart d’entre nous sommes confronté-e-s à l’exploitation et au salariat, sous une forme ou une autre. Nos critiques radicales du système capitaliste, du patriarcat, de l’autoritarisme… devraient-elles épargner le monde du travail? Ce serait une erreur de renoncer à agir sur ce terrain quand la nécessité ou l’occasion se présentent. Tout comme s’en est une de confier la défense de nos conditions de travail à des spécialistes autoproclamés «syndicalistes». Vouloir faire tenir ensemble anarchisme et syndicalisme a toujours été une gageure. Contrairement à celles et ceux qui pensent qu’il faut imiter les organisations réformistes en recherchant l’adhésion des masses, en proposant une organisation «clé en main» sur le marché syndical, nous considérons qu’il faut mettre les problèmes rencontrés sur nos lieux de travail à l’agenda des collectifs auxquels nous participons. Il s’agit de partager des expériences et des idées et d’obtenir le soutien des militant-e-s que nous côtoyons dans nos luttes présentes, en suivant la devise: «aujourd’hui pour toi, demain pour moi». Le monde du travail est celui de la conflictualité. Les législations sociales, le droit du travail et toutes les protections garanties, en théorie, par les États sont susceptibles d’être contournées – et le sont de plus en plus. Il existe au sein de la classe ouvrière et du salariat en général une aspiration au protectionnisme qui s’exprime par des exigences de préférences nationales, qui font de l’immigration un bouc émissaire commode. C’est une raison de plus de ne pas laisser ce terrain aux politiciens qui exacerbent les sentiments nationaux et identitaires et d’y diffuser nos valeurs internationalistes. Évidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est aussi là où les anarchistes se font connaître en s’impliquant dans les luttes, que la perspective de mener à bien des actions sur le lieu de travail a le plus de chance de réussir. À l’heure où il apparaît de plus en plus clairement que le système capitaliste va dans le mur, avoir une perspective «finaliste», un projet de société, constitue un avantage: qu’il s’agisse de dénoncer les entreprises dangereuses et polluantes et de proposer des activités alternatives; de discuter le contenu et l’utilité de nos activités professionnelles; de mettre en pratique des formes d’organisations horizontales et fédéralistes, où la rotation des tâches et le mandat impératif préfigurent l’organisation de la société que nous voulons; ou simplement de refuser d’organiser les corps répressifs (policiers, gardiens de prison…). L’anarcho-syndicalisme est mieux armé pour répondre aux défis de notre époque que le syndicalisme «neutre» qui défend le statut quo, car des changements radicaux sont inévitables et nécessaires. Ces temps difficiles sont aussi favorables aux idéologies délétères, raison de plus pour prendre notre place sur le terrain de la lutte des classes.

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