France

«Les anarchistes et la Commune de Paris» par Jean-Philippe Crabé (France, 2021)

Jean-Philippe Crabé
France, 2021
Texte publié dans Liberté Ouvrière #1

L’Histoire officielle a édulcoré le rôle des anarchistes dans les événements parisiens de 1871, les militants de l’époque ne s’y étaient pas trompés: si la Commune de Paris n’est pas intégralement anarchiste, elle est fortement inspirée par ceux-ci. L’idée même de Commune est fortement liée au développement de la tendance bakouninienne de l’AIT. Un courant socialiste et antiautoritaire marque fortement cette expérience révolutionnaire. Et, à son tour, la Commune a des répercussions sur la construction du mouvement anarchiste.

Les anarchistes et la Commune de Paris – Jean-Philippe Crabé.
Éditions du Temps Perdu

L’influence de la section française de l’AIT

L’idée de Commune mûrit au sein de l’Association Internationale des Travailleurs qui s’est constituée en 1864 et à laquelle Bakounine adhère en 1866. Avec l’appui de la fédération jurassienne, le révolutionnaire russe développe une série de théories collectivistes, socialistes et révolutionnaires qui forment le ciment de la tendance antiautoritaire dans l’AIT. Au congrès de Bâle de février 1869, les théories collectivistes l’emportent sur celles des proudhoniens et des marxistes. Lors de ce congrès, outre la dénonciation de la propriété privée, un point fondamental est tranché et concerne l’organisation de la société socialiste : « dans la société future les syndicats formeront des communes libres, dans lesquelles le gouvernement et la gestion locale seront remplacés par les conseils des délégués des unions professionnelles des travailleurs ».

La majorité des militants français sont d’accord avec ce programme. Au congrès de Bâle, un délégué français, Pindy, a défendu la même idée que la délégation belge à l’origine de la résolution : « dans la société future les syndicats formeront des communes libres, dans lesquelles le gouvernement et la gestion locale seront remplacés par les conseils des délégués des unions professionnelles des travailleurs ».

C’est que la section française à un repositionnement idéologique, qui privilégie l’affrontement social au détriment de l’émancipation par les coopératives et le mutuellisme. Tandis qu’un certain nombre de proudhoniens s’éloignent de l’AIT, de nombreux militants adhèrent sur ces nouvelles bases, à la suite de conflits sociaux. Les militants de l’Internationale, Eugène Varlin en tête (voir image ci-jointe), entament un gigantesque travail de regroupement des sociétés ouvrières dans une seule fédération.

Tous les adhérents des sociétés ouvrières ne sont pas à l’AIT, mais les militants les plus aguerris s’y retrouvent souvent, et créent des sections de l’Internationale. Varlin a une idée nette de l’évolution syndicaliste et révolutionnaire de son organisation :

« A moins de vouloir tout ramener à un État centralisateur et autoritaire, qui nommerait les directeurs d’usines, lesquels directeurs nommeraient à leur tour les sous-directeurs, contremaitres, etc., et d’arriver ainsi à une organisation hiérarchisée de haut en bas du travail, dans laquelle le travailleur ne serait plus qu’un engrenage inconscient, sans liberté ni initiative, à moins de cela nous sommes forcés d’admettre que les travailleurs eux-mêmes doivent avoir la libre disposition, la possession de leurs instruments de travail, sous la condition d’apporter à l’échange leurs produits aux prix de revient, afin qu’il y ait la réciprocité de services entre les travailleurs des différentes spécialités […] Les sociétés ouvrières, sous quelques formes qu’elles existent actuellement, ont déjà cet immense avantage d’habituer les hommes à la vie de société; et de les préparer ainsi pour une organisation sociale plus étendue. Elles les habituent, non seulement à s’accorder ou à s’entendre, mais encore à s’occuper de leurs affaires, à s’organiser, à discuter, à raisonner de leurs intérêts matériels et moraux, et toujours au point de vue collectif, puisque leur intérêt personnel individuel, direct, disparaît dès qu’ils font partie d’une collectivité […] Mais les sociétés corporatives (résistances, solidarités, syndicats) méritent surtout nos engagements et nos sympathies, car ce sont elles qui forment les éléments naturels de l’édification sociale de l’avenir; ce sont elles qui pourront facilement se transformer en association de producteurs; ce sont elles qui pourront mettre en œuvre l’outillage social et l’organisation de la production » .

La guerre de 1870 bouleverse la situation politique en France et le 8 juillet 1870, l’Internationale est dissoute suite à un troisième procès. Varlin est obligé de s’exiler à Bruxelles. C’est dans ce contexte que les militants de l’AIT doivent se positionner devant la déclaration de guerre de la France à la Prusse, le 19 juillet. Depuis mars 1870, Bakounine et ses amis ont des vues sur la France, ils rédigent même le projet d’un programme révolutionnaire qui s’organise autour des communes :

« Art.1- Les Communes révolutionnaires de Paris, Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, Rouen, Nantes, etc., ayant solidairement et uniformément préparé et dirigé le mouvement révolutionnaire pour le renversement de la tyrannie impériale, déclarent qu’elles ne considéreront leur tâche comme achevée que quand elles auront assuré le triomphe de la révolution par l’application des principes égalitaires qu’elles professent. En conséquence elles s’unissent fédérativement, se font provisoirement autoritaires et décrètent ce qui suit : […]

Art ; 13- Les Communes révolutionnaires enverront des délégués partout où ce sera nécessaire, soit pour y faire constituer de nouvelles communes, soit pour y faire exécuter les décrets promulgués.  »

L’idée de Bakounine est de profiter de la situation politique et militaire pour lancer un mouvement révolutionnaire qui doit partir de la Province. Bakounine pense en effet que la situation militaire est défavorable à un mouvement partant de Paris. Les Internationalistes choisissent Lyon pour enclencher le mouvement. Les grandes villes de Provinces devant suivre rapidement. Puis les pays où les collectivistes sont en force dans l’Internationale: la Suisse, l’Espagne et l’Italie. Le 4 septembre, la République est proclamée et les prévisions de Bakounine se confirment. Il considère d’ailleurs que la substitution à l’Empire du gouvernement provisoire ne change rien. Il poursuit donc les préparatifs de la Révolution. Appelé par les internationalistes lyonnais, il part pour Lyon où un Comité de salut public s’était installé dès le 4 septembre. C’est finalement le 28 septembre que le plan est mis à exécution.

Mais la tentative insurrectionnelle tourne au désastre devant le peu de détermination de ceux qui avaient appelé Bakounine et Bastelica en renfort. Dans son plan pour exclure Bakounine de l’AIT, Marx a raillé cette initiative, de son fauteuil londonien. A sa suite, bon nombre d’historiens se sont contentés de la mettre sur le compte de « l’aventurisme révolutionnaire » prêté au célèbre Russe, sans chercher plus loin. Cette erreur est préjudiciable si l’on veut comprendre le véritable rôle joué par l’Internationale – et tout particulièrement les collectivistes – dans cette période. Citons l’historien communiste Iouri Steklov, compagnon de Lénine et qu’on ne peut soupçonner de bienveillance vis-à-vis de Bakounine : « Certes, ceux qui ne partagent pas les conceptions anarchistes de Bakounine et de ses partisans peuvent et doivent critiquer ses espoirs sans fondement et sa proclamation de l’abolition de l’État sur le papier. Mais, ses imperfections mises à part, son intervention à cette époque fut une tentative généreuse de réveiller l’énergie endormie du prolétariat français et de la diriger contre le système capitaliste […] En soi, le plan de Bakounine, si on n’en considère pas l’enveloppe spécifiquement anarchiste […] n’est pas si ridicule. […] Personne alors n’a proposé un plan meilleur… Il faut dire ouvertement que si, à ce moment-là, il était possible en général d’utiliser la défaite de la France pour réveiller l’énergie des masses et pour tâcher de réaliser un profond bouleversement social, alors le plan de Bakounine convenait pour cela mieux que n’importe quel autre… La Commune de Paris, apparue six mois après la première tentative de Lyon, ne fut qu’une esquisse faible, incomplète et inachevée du projet grandiose qu’avait imaginé Bakounine. »

Le courant socialiste et antiautoritaire de la Commune de Paris.

Les historiens, mêmes anarchistes, limitent trop souvent le caractère libertaire de la Commune à son manifeste, décrit comme arrivé là un peu par hasard, sans grande conviction et à la présence de quelques proudhoniens. La réalité est plus complexe.

Ce manifeste est a rapproché de la déclaration du Comité central qui avait pris le pouvoir à Paris. En effet, le 18 mars, le gouvernement de Thiers tente de reprendre les canons de la garde nationale, il s’ensuit une insurrection. Les troupes versaillaises se retirent de Paris et le Comité central, plutôt que de conserver le pouvoir, organise des élections pour faire place à la Commune. Il adresse alors un manifeste à la population parisienne où il déclare : « La Commune est la base de tout État politique comme la famille est l’embryon de la société. »

C’est que le Comité central de la garde nationale est, tout au long de la Commune, un élément essentiel du courant antiautoritaire. Cela s’explique par la présence de nombreux internationalistes, mais aussi par le fait que les bataillons de la garde nationale, restés à Paris, sont issus des quartiers ouvriers et que le fonctionnement interne de la garde obéit aux règles du mandat impératif : les chefs sont élus et le conseil est l’émanation des décisions prises à la base. La garde est également marquée par son histoire: elle est issue de la Révolution de 1789 et représente clairement le peuple en arme. Il ne faut pas oublier que Bakounine comme Proudhon – et tous les socialistes d’ailleurs – ont été marqué par la grande Révolution. Or, lors de la Révolution, le peuple de Paris, les sans-culottes sont fortement influencés par des penseurs, les enragés, qui revendiquent la « vrai égalité » comme Jacques Roux, où le mandat impératif, comme Varlet. Lorsque les antiautoritaires reprennent ces thèmes, ils ne s’appuient pas sur des valeurs nouvelles pour les parisiens mais sur les principes défendus par leurs grands-parents et que la tradition orale a transmis. Aussi, tout au long de la Commune, le comité central est un contre-pouvoir et s’oppose aux tentatives dictatoriales de la Majorité de membres élus (jacobins et blanquistes) qui veulent, par la création d’un Comité de salut public, créer une dictature.

Au sein du Conseil de la Commune, une minorité de député refuse la dérive autoritaire. Il s’agit de personnalités qui évoluent vers la pensée antiautoritaire comme Arthur Arnould, de quelques proudhoniens comme Vallès et surtout de membres de l’Internationale comme Thiesz, Frankel ou Varlin.

Nous le voyons, à chaque moment crucial, les internationalistes jouent un rôle important. S’ils n’ont pas été à l’initiative de la Révolution (des militants comme Varlin étaient très pessimistes sur les chances de révolution), ils s’y investissent pleinement. Ce sont eux qui relancent le plus efficacement les administrations communales et les décisions les plus socialistes qui sont prises par la commission du travail et de l’échange sont entièrement leur. Mais il manque à cette Révolution communale un élément essentiel de 1792: les sections parisiennes. Paris était divisé en 48 sections qui se réunissaient en Assemblées générales, prenaient des décisions et contrôlaient les délégués. Lors de la Commune, il n’existe que les Clubs pour exprimer la volonté populaire, et leurs pétitions restent souvent lettres mortes. L’Internationale n’a pas réussi à se réorganiser collectivement et ses militants sont submergés par le travail quotidien. Le peuple parisien sort de la guerre et n’a pas repris le travail, les Sociétés corporatives ont du mal à se reconstituer. Le plus souvent, c’est le salaire de garde national qui fait vivre la famille. On comprend dès lors que la garde revêt une telle vitalité. Elle regroupe 200 000 parisiens et applique le mandat impératif…

Une des caractéristiques des Révolutions est de voir s’effondrer le régime politique en place. Les initiatives à la base y acquièrent une force momentanée irrésistible parce qu’elles apparaissent très rapidement et réorganisent le quotidien dans les premiers jours. La construction d’un appareil d’État prend plus de temps, il peut sembler nécessaire à certains lorsque ces initiatives spontanées n’arrivent pas à se fédérer et que la situation militaire fait des contre-révolutionnaires une menace. Mais « lorsqu’au nom de la Révolution, on veut faire de l’État, ne serait-ce que de l’État provisoire, on fait de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour la liberté ». Les tentatives de démocratie directe entamées en 1789 et en 1871 sont riches d’enseignements. L’État, même révolutionnaire, cherche toujours à détruire le pouvoir populaire. Il ne suffit pas de décréter la démocratie directe, encore faut-il qu’elle existe, c’est à dire que les assemblées primaires décident réellement.

La Commune de Paris de 1871 est l’héritière de la Révolution Française, ses difficultés internes nous éclairent, mais trop de lumière ne doit pas nous aveugler. La chute de la Commune est le fait de la III° République et de Bismarck qui lui fournit une armée, en libérant les bataillons de prisonniers de la guerre de 1870. N’oublions pas les mots du garde national Elisée Reclus : « La Commune a dressé pour l’avenir, non par ses gouvernants mais par ses défenseurs, un idéal bien supérieur à celui de toutes les révolutions qui l’avaient précédée; elle engage d’avance ceux qui veulent continuer, en France et dans le monde entier, à lutter pour une société nouvelle dans laquelle il n’y aura ni maîtres par la naissance, par le titre ou l’argent, ni asservis par l’origine, la caste ou le salaire. Partout le mot « Commune » a été compris dans le sens le plus large, comme se rapportant à une humanité nouvelle, formée de compagnons libres, égaux, ignorant l’existence des frontières anciennes et s’entraidant en paix d’un bout du monde à l’autre. »

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