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Espagne : problèmes de la Révolution | Ariane Miéville & José Luis García González (2024)

Durant la Guerre d’Espagne, des anarchistes acceptèrent d’être associé.es au pouvoir en devenant ministres… Comment ce processus d’intégration s’est-il produit ? Quelles en furent les conséquences ? Cet article propose un aperçu succinct et partiel. Il vise à ouvrir la discussion sur des problèmes qui – sous des formes différentes – restent actuels.

La Révolution espagnole éclate dans un contexte défavorable : les militaires insurgés vont bénéficier du soutien de l’Italie fasciste, puis de l’Allemagne nazie. Le putsch mené par des généraux obtient ses premiers succès dès le 18 juillet 1936. Un peu partout, le mouvement ouvrier tente de résister, mais le gouvernement refuse d’armer les travailleurs et dans de nombreux endroits la résistance est écrasée. Ensuite, c’est les massacres, l’extermination. Là où les organisations ouvrières obtiennent des armes, le coup d’Etat échoue.

Nous évoquerons surtout la situation à Barcelone où la CNT est largement majoritaire. Dès le début des années 30, elle s’était dotée de comités de défense. Il s’agissait de groupes clandestins armés, soutenus par les syndicats. Il existait de tels groupes dans chaque quartier et cette préparation va jouer un rôle déterminant. Le 17 juillet, des travailleurs de la CNT parviennent à s’emparer d’un stock d’armes dans des bateaux ancrés dans le port de Barcelone. Le 18 juillet, la CNT appelle à la grève générale dans toute l’Espagne et demande à ses militant.es de se rassembler… Dans la capitale catalane, les putschistes sortent des casernes le 19 juillet. La résistance ouvrière qui grossit par vagues va submerger la rébellion. Après deux jours de violents combats (plus de 500 tué.es parmi les militant.es de la CNT, de la FAI et des jeunesses libertaires), le soulèvement militaire est vaincu par le peuple en armes. L’armement trouvé dans les casernes est – pour une bonne part – entre les mains des anarcho-syndicalistes.

Le 20 juillet au soir, Lluís Companys, président de la Généralité de Catalogne, reçoit une délégation de la CNT et de FAI. Il reconnaît que la ville est entre leurs mains et leur propose de participer à un nouvel organisme qu’il pense constituer avec les partis de gauche et républicains. Cette proposition est discutée lors d’une plénière régionale de la CNT le 21 juillet. Là s’opposent deux options : celle qui est favorable à la collaboration (défendue entre autres par Diego Abad de Santillan et Federica Montseny) et celle proposée par Juan García Oliver : « ir a por el todo ». C’est la première option qui est adoptée, la deuxième ne recevant l’appui que d’un seul délégué, celui du Bas-Llobrégat.

– Ce plénum n’était pas représentatif. Les intervenant.es n’avaient pas de mandat pour se prononcer sur une proposition datant de la veille ! Les délégué.es parlèrent en leur propre nom.

– Que fallait-il entendre par « ir a por el todo » ? Renverser le gouvernement régional ? Sans doute, mais cela n’est pas précisé, ni par quoi le remplacer.

Selon García Oliver, Federica Montseny aurait affirmé que le refus de collaborer avec les autres organisations antifascistes impliquait l’instauration d’une « dictature anarchiste ». Federica présente les choses différemment : les arguments « collaborationnistes » auraient été : « il faut d’abord gagner la guerre » et éviter un conflit armé à l’intérieur du camp républicain.

Quoi qu’il en soit, le choix de la collaboration avec les autres forces antifascistes a été pris dans un contexte d’urgence, par un groupe restreint de militant.es. Cipriano Mera Parle de « fait accompli»; de « décisions exécutives ». Une intéressante analyse a été faite par Diego Camacho (Abel Paz) dans un texte de 1979. Parce qu’il n’y avait pas d’appareil syndical rétribué, on pensait que la CNT n’avait pas de bureaucratie… En fait, elle avait des « notables » [intellectuels ?] et des « leaders naturels » qui avaient gagné la confiance des masses du fait de leurs séjours en prison ; des tabassages endurés dans les commissariats ; pour s’être battus à coups de feu dans la rue…

Le comité central des milices antifascistes (CCMA) qui se met en place sous l’égide de la Généralité de Catalogne le 22 juillet est formé de trois délégués de la CNT, deux de la FAI, trois de l’UGT, un du PSUC, un du POUM, trois de l’Esquerra (gauche catalane), un de l’Union des rabassaires (paysans) et un de l’Action catalane. Les anarchistes ont laissé plus de place que ce qui correspondait à leur influence aux différents partis et à la centrale syndicale UGT (peu présente en Catalogne), espérant qu’on leur rendrait la pareille là où le rapport de force leur était moins favorable : un vœu pieux. Pour certain.es militant.es, le CCMA était un pouvoir révolutionnaire. Pour d’autres, comme Jaime Balius (du groupe des « Amis de Durruti »), c’était un organisme de collaboration de classe. Vernon Richards ajoutait que la confiance accordée au président Companys signifiait « le début de la trahison des aspirations des travailleurs par leurs représentants ». Ce premier pas de collaboration interclassiste était une rupture avec les principes et le fonctionnement anarcho-syndicalistes.

Quel aurait dû être le rôle de la CNT (et de la FAI) dans un processus révolutionnaire ? Lors du Congrès de Saragosse de mai 1936, l’accord qui traite du communisme libertaire résulte d’une sorte de mixte de deux positions : celle d’Isaac Puente, pour qui une partie des structures sur lesquelles s’appuierait la nouvelle organisation sociale préexistaient à la révolution (les communes, les syndicats et leurs fédérations d’industries…) et celle de Federico Urales, pour qui la société se doterait de nouvelles structures et que les organisations anciennes, y compris la CNT et la FAI, disparaitraient. Pour Abel Paz, c’est cette voie qu’il aurait fallu suivre : « ir a por el todo » dans un esprit créatif, par la mise en œuvre de nouveaux organismes issus du processus révolutionnaire, plutôt que d’intégrer un « comité central » proposé par un pouvoir en déroute.

Il y avait alors en Catalogne au moins trois sources du pouvoir. La Généralité subsistait sur le papier. A la base, la classe ouvrière collectivisait et remettait en marche les entreprises et les services ; les paysan.nes des environs créaient leurs premières collectivités ; les comités de quartier se coordonnaient pour assurer la distribution des biens de première nécessité… Quant au CCMA, il s’occupait principalement de sécurité et de la formation des colonnes partant vers le front. Un pendant économique lui sera accolé, le Comité du ravitaillement.

La guerre et les armes

Le 24 juillet, la colonne Durruti se lance sur les routes pour reprendre Saragosse. D’autres colonnes de la CNT et de la FAI suivent (plus de 10’000 volontaires) : c’était la jeunesse anarchiste de Barcelone qui quittait la ville. Encore beaucoup d’autres s’engageront par la suite.

A Saragosse, le Congrès de la CNT avait admis qu’une armée permanente constituait un danger mortel pour la révolution et que seul le peuple en armes pouvait empêcher la restauration de l’ancien régime… mais le peuple en armes peut-il gagner une guerre conventionnelle ? Les combats en terrain découvert n’ont rien à voir avec les combats de rue. Les techniques de guérilla – qui sont utilisées par des groupes qui passent derrière les lignes fascistes – ne vont pas constituer l’essentiel des combats, malgré leur efficacité avérée. Les milices acquièrent un savoir-faire au fur et à mesure, mais les armes et les munitions manquent et les unités anarchistes sont les moins bien servies. Les autres forces du « camp républicain » n’avaient aucun intérêt à ce que la CNT – très puissante à Saragosse – ne gagne cette bataille, bien qu’il s’agît d’un objectif stratégique important… Il n’est pas possible ici de décrire les aléas de la guerre d’Espagne, mais il faut en parler, car elle conditionne tout le reste. Les libertaires sont confronté.es à une double contrainte : soit de mettre l’accent sur leurs réalisations (petites unités combattantes où chacun.e peut donner son avis ; soutien aux collectivités agricoles…) ; soit accepter la discipline militaire dans l’espoir d’obtenir de l’équipement.

Des alternatives, comme celle de dévaliser la Banque d’Espagne pour acheter des armes n’est pas retenue, du fait des scrupules du comité national de la CNT. Abad de Stantillan et García Oliver préférèrent tenter de convaincre Largo Caballero le chef du gouvernement central. Il s’agissait d’obtenir une importante livraison d’armes d’un gros fournisseur contacté par Pierre Besnard, secrétaire de l’AIT. Une partie de celles-ci aurait été destinée au front d’Aragon. Une discussion entre Durruti, Besnard et Largo Caballero a bien lieu le 2 octobre 1936 et ce dernier donne son accord… pour se rétracter ensuite, sous l’influence de l’ambassadeur d’URSS. Finalement, l’or de la Banque d’Espagne part pour Moscou et les armes – pas les meilleures – sont livrées avec les conseillers soviétiques. Staline a réussi le hold-up que les anarchistes n’ont pas fait ! Dès lors, les staliniens vont gagner en influence.

Violence et pouvoir

A Barcelone et dans le reste de la Catalogne, aux premiers jours de la révolution, on assiste à une répression ouvrière spontanée, festive et violente contre les patrons, les curés, les anciens pistoleros... Les anarchistes assurent l’essentiel de la sécurité, contre les factieux encore en liberté qui terrorisent la population en tirant sur les passants ; contre les opportunistes qui profitent du désordre… Pour ne pas donner prise aux préjugés effrayants qui circulent à leur propos, la CNT et la FAI avertissent, dans leur presse, qu’elles seront impitoyables avec ceux qui – sous prétexte de pourchasser des fascistes ou des saboteurs – réaliseraient de (fausses) perquisitions pour commettre des vols ou procéderaient à des règlements de comptes privés. Les militant.es doivent être irréprochables. Un cas emblématique est celui de José Gardeñas – un anarchiste de longue date – reconnu coupable de pillage, qui est exécuté, pour l’exemple, fin juillet 1936. Une « justice » expéditive dont serait responsable la commission d’investigation de la CNT-FAI, dirigée par Manuel Escorza, avec l’accord de certain.es leaders de l’organisation. Le souci d’honorabilité dans l’espoir d’obtenir le soutien des démocraties apparaît comme une constante dans l’attitude des leaders anarchistes. Ces « précautions » entraîneront des divisions et des rancœurs. Elles seront inutiles : la France et la Grande-Bretagne adopteront une politique de non intervention ; les dirigeants des différents partis s’efforceront de réduire l’influence libertaire et y parviendront, d’abord par l’intégration.

En lieu et place des actions répressives réalisées par les milices populaires et les comités révolutionnaires, des « patrouilles de contrôle » sont créées par le CCMA : 700 hommes au départ, rétribués et chargés de faire régner l’ordre ; de pourchasser les fascistes embusqués ; de procéder à des réquisitions… Ces patrouilles sont constituées par des membres des partis et syndicats (près de la moitié proviennent de la CNT). Quand des bavures se produisent, elles sont attribuées aux anarchistes, qu’ils en soient ou non responsables.

Le 26 septembre, les premiers conseillers (ministres) anarchistes entrent à la Généralité. Le CCMA est dissous. Il avait servi de marchepied à l’intégration des anarchistes dans le gouvernement régional puis, le 4 novembre, dans le gouvernement de la République. Comment expliquer cette dérive ? C’était toujours l’espoir d’obtenir un soutien militaire pour le front d’Aragon, de voir les « démocraties » apporter un soutien décisif à la République.

Mai 1937

En Catalogne, le conflit entre la petite bourgeoisie d’un côté, la classe ouvrière et les révolutionnaires de l’autre va s’aggraver. Le PSUC, parti de l’ordre et défenseur du libre marché, à la solde de Moscou – allié aux catalanistes – multiplie les provocations et accuse les comités d’usines, de quartiers… d’être responsables des pénuries. L’enjeu est la reprise en main de l’ordre public (avec la création d’un corps unique de policiers et gendarmes et la suppression des patrouilles de contrôle). Le 3 mai, la centrale téléphonique est attaquée par la police catalane dirigée par le communiste Rodriguez Salas. Occupée par le personnel majoritairement affilié à la CNT, la Telefónica était régie, selon le décret sur les collectivisations, par un comité constitué de travailleurs de la CNT et de l’UGT. La classe ouvrière de Barcelone qui voit – avec raison – dans cette attaque, une remise en cause de l’autogestion développée depuis juillet 1936, se met en grève. La ville se couvre de barricades. Durant les affrontements qui vont pendant quelques jours ensanglanter Barcelone, les anarchistes – et plus largement les ouvrier-ères auraient pu avoir le dessus, mais sont désorienté.es et démobilisé.es par les leaders de la CNT qui lancent des appels au calme et qui s’efforcent de négocier un cesser le feu. Ce qui freinait la combativité des militant.es et qui servait d’argument à leurs dirigeant.es était la crainte de passer à l’histoire comme les responsables de la victoire fasciste en Espagne. Par contre, les communistes et les partis républicains n’avaient pas de tels scrupules. Autant que le fascisme, ils craignaient la révolution sociale et voulaient l’écraser.

Des membres du PSUC et des policiers profitent des événements de mai 37 pour assassiner des anarchistes : Camilo Berneri, Francesco Barbieri et tant d’autres, comme ces douze jeunes libertaires emprisonnés par le PSUC dans la caserne « Karl Marx » dont on retrouve les cadavres horriblement mutilés quelques jours plus tard. Dans la foulée, la direction du POUM va être arrêtée par la Guépéou et Andrés Nin disparaîtra. Venant de Valence, des gardes d’assaut envoyés par le gouvernement central pour rétablir le calme s’en prennent à la CNT-FAI et aux Jeunesses libertaires à Tortosa et Tarragone. Quelques semaines plus tard, la division armée commandée par le communiste Lister envahit l’Aragon, tentant de dissoudre les collectivités, emprisonnant des collectivistes et les membres du Conseil d’Aragon, organisme reconnu comme gouvernement régional par Madrid. Il s’agissait de liquider l’« utopie libertaire ». Après le passage de Lister, les collectivités se réorganisent.

Conséquences internationales

Alors que de plus en plus de révolutionnaires, libertaires dans leur majorité, se retrouvent emprisonné.es, y compris par des « checka » où on les torture pour leur faire avouer des crimes imaginaires, la CNT et la FAI tentent par tous les moyens de maintenir l’unité antifasciste au sein du camp républicain.

Les militants étrangers (Allemands, Italiens, Français…) étaient particulièrement visés par la contre-révolution. Lors du congrès extraordinaire de l’AIT de décembre 1937, la délégation de la CNT réfute les critiques d’autres sections concernant la participation gouvernementale, la militarisation des milices, etc. Elle y voit une ingérence inacceptable. Quand la question des prisonnier.ères antifascistes est abordée, le délégué espagnol David Antona minimise le problème en parlant de « deux, trois, dix ou cinquante camarades », alors qu’il y en a près de 6’000… et que leur nombre atteindra 15’000 *. Pour s’assurer un soutien sans faille de l’AIT, la délégation espagnole exige l’instauration d’un vote proportionnel qui leur soit favorable. Elle conteste toute légitimité aux sections italienne et allemande en exil et menace de quitter l’Internationale. En face, on leur reproche de ne pas payer de cotisations et d’avoir créé une internationale concurrente : Solidarité internationale antifasciste (SIA).

Ainsi, l’allégeance et la participation de la CNT au gouvernement de la République espagnole divise le mouvement anarcho-syndicaliste international. Elle ne permettra pas de gagner la guerre. Comme conclusion provisoire on peut citer ce qu’écrivait Joan Peiro (ministre de l’Industrie de novembre 1936 à mai 1937) à la veille de la victoire de Franco : « Ceux qui croient que sans coparticipation à la responsabilité gouvernementale, la CNT eût perdu des positions fort légitimes, se trompent. La matérialité de la force ne prend pas ses racines dans la force même mais dans l’autorité morale, et l’autorité morale de la CNT serait maintenant immensément plus grande si elle avait collaboré (…) sans désirer ni accepter de portefeuilles, de secrétariats, de charges… ».

Ariane Miéville & José Luis García González

* Chiffres donnés par Agustín Guillamón, CNT vs AIT. Los comités superiores cenetistas contra la oposición revolucionaria interna e internacional (1936-1939), Descontrol Ed., Barcelone, 2022, p. 255 et p. 269.

Sigles :

CNT       Confédération nationale du travail – syndicat anarcho-syndicaliste

FAI         Fédération anarchiste ibérique

POUM  Parti ouvrier d’unification marxiste – parti léniniste non stalinien

PSUC     Parti socialiste unifié de Catalogne – parti issu d’une fusion entre socialistes et communistes

UGT       Union générale des travailleurs – syndicat socialiste qui subit l’influence du PSUC

2 replies »

  1. Merci pour ce résumé, d’autres détails ici donnés par Miguel Amoros :

    https://libcom.org/article/social-revolution-and-civil-war-spain-brief-synopsis-miguel-amoros

    mais surtout lire le livre de Miguel Amoros « Hommage à la Révolution espagnole », où l’auteur redonne toute la chronologie, en citant de nombreux extraits d’articles de la presse libertaire de l’époque, parfois répétitif mais très éclairant et instructif : la base cénétiste s’est bien fait avoir par les taupes bureaucrates …

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