
Texte paru en premier dans Chroniques buissonnières numéro 2 , printemps 2026 (Montréal)

L’Histoire noyée dans la Léthé
Dans les textes s’annonçant libertaire, la place d’honneur est fréquemment laissée à la mémoire des formations autoritaires, des groupes armés marxistes, des luttes anticoloniales, voir aux campagnes réformistes, mais le contenu anarchiste y demeure mince. Les propositions récentes prônant la formation de groupes armés dans divers contextes occidentaux en sont de bons exemples. Ces suggestions renvoient couramment aux expériences du Rojava ou encore du mouvement Zapatiste moderne1. Ces expériences n’ont pourtant qu’une filialité ténue avec un projet de libération et d’émancipation anarchiste. Non, cette liberté qui nous est si chère, on ne la trouvera pas dans les baraques de Raqqa, les discours d’Abu Suhaib ou les casernes de l’EZLN. En n’ayant pour référence que des projets de lutte d’inspiration communiste ou de libération nationale sur lesquels on appose notre critique anarchiste, on risque d’oublier ou de lisser la spécificité des luttes menées sur des termes libertaires. De nombreux anarchistes comprennent à juste titre que nous sommes plongés dans une guerre sociale, que nous choisissions ou non de nous battre, et éprouvent ainsi de la sympathie pour les luttes qui semblent mettre en lumière cette situation par des affrontements directs avec l’État. Mais confondre les opérations politiques et militaires classiques, même lorsqu’elles se revendiquent anarchistes, avec un processus de révolution sociale reviendrait à confondre la forme et le fond. Évidemment, il n’est pas question de répudier le courage ou une honnête prétention à une forme d’autonomie parmi ces combattant-es dont la perspective révolutionnaire n’est pas anarchiste – c’est-à-dire ne visant pas la destruction du pouvoir d’État et la subversion totale des rapports sociaux de domination, mais plutôt leurs réorganisations. Pourquoi louanger l’autoritarisme alors que nous combattons tout son monde matériel, son langage et ses symboles? Quand on fait référence à l’histoire proprement anarchiste, il semble que seul l’Espagne révolutionnaire de 1936 soit un repère largement partagé. S’agit-il vraiment du seul exemple qui pourrait nourrir nos imaginations?
Les causes de l’atrophie de l’imaginaire anarchiste sont multiples. Historiquement, plusieurs acteurs ont eu avantage à enfouir et distordre la mémoire des luttes libertaire. En chefs de tête figurent bien entendu les États, ennemis irréconciliables de la liberté. Même si les jours où l’humanité était artificiellement divisée entre les blocs Capitaliste et Socialiste semblent lointains, la pensée des mouvements radicaux contemporains est teintée de l’héritage particulier de cette époque révolue.
L’empreinte du Socialisme Réel et la Red Scare
Terrifiés par le spectre de la révolution russe de 1917 et suite à la série d’attaques menées par les anarchistes au début du XXe siècle, le gouvernement des États-Unis se lança dans une immense chasse aux subversifs, la funeste Red Scare. Usant du climat de crainte et d’ultra-nationalisme entourant la Première Guerre mondiale, diverses lois furent passées pour criminaliser toutes interventions anti- gouvernementales et anarchistes sur le sol américain. La répression sanglante du mouvement libertaire récent se couronna par une impressionnante déportation d’immigrés anarchistes. Les initiatives qui ont survécu à cette razzia se sont trouvées en déroute, contraintes à une oppressante clandestinité, ou se sont dissolues dans des alliances avec le mouvement réformiste syndical. L’État continua de balayer toutes traces de cette guerre interne pendant des décennies. La presse américaine ne fit jamais grand cas des distinctions entre reds, le public ne réclamant jamais qu’on les lui explique non plus. Simplement, tout-e rebelle était forcément un-e illuminé-e ou un-e agent-e de l’URSS.
A l’issue de la Seconde Guerre mondiale, l’Union Soviétique devient la deuxième puissance mondiale. Ses capacités manufacturières sont comparable à celles des États-Unis. Pour maintenir et étendre sa sphère d’influence, l’URSS diffuse massivement son idéologie. L’ouverture d’écoles dans le « tiers-monde », l’impression et la distribution d’ouvrages communiste à l’échelle industrielle et le soutien aux divers mouvements de libération nationale furent des moyens pour asseoir son pouvoir à l’international. Les bibliothèques des universités du monde furent inondées de textes marxistes, encourageant plusieurs générations d’intelligentzia à s’instruire sur les vertus du communisme. À cela s’ajouta l’apparent succès de multiples luttes anti-coloniale, recevant un appui considérable de l’URSS et de la Chine. Pour les innombrables âmes et corps jetés dans les mâchoires de ces guerres, ainsi que pour les yeux avides des observateurs internationaux, l’expérience de la « libération » et même de la révolution devint synonyme d’armées combattant dans des formations bien organisées et disciplinées et de partis politiques luttant pour gagner en influence. Sur des millions d’esprits s’imposa le réalisme du projet communiste. Évidemment, on « oublia » d’inclure la participation puis l’extermination des anarchistes dans l’histoire grandiose du socialisme réel.
Le résultat de ces deux méthodes d’effacement de l’histoire anarchiste fut prévisible. Sans patries ni protecteurs, armés de leur seule détermination, quelques compagnon-es continuèrent à lutter et préservèrent tant bien que mal le souvenir des luttes passées2. Quand vers la fin des années 1960 souffla sur l’ouest un nouveau vent révolutionnaire, il ne restait alors qu’une mémoire écorchée pour s’imaginer flotter le drapeau noir. L’étendard rouge du communisme se levait fièrement dans la bourrasque comme l’ennemi logique de l’hégémonie américaine sur le monde. Une nouvelle génération de révolutionnaires venait de s’éveiller, et les contours de leurs imaginations étaient pourpres.
Les décennies de 1960 et 1970 virent l’essor de nombreux groupes révolutionnaires à travers l’occident. Le Black Panther Party (BPP), le Weather Underground, la Black Liberation Army (BLA)3 aux États-Unis; le Front de Liberation du Québec au Canada; la Rote Armee Fraktion en Allemagne ; et la Brigate Rosse en Italie. Il ne s’agit là que d’une poignée parmi les groupes qui marquèrent l’esprit de sociétés entières. Jetant un œil à l’international, le régime communiste du Nord Viêt Nam et les forces révolutionnaires Cubaines capturèrent l’attention des jeunes militants de la Nouvelle Gauche. La formalité, l’avant-gardisme, la hiérarchie et l’autoritarisme furent des caractéristiques essentielles de ces organisations. Malgré l’incompatibilité entre les méthodes prisées par ces organisations et les principes anarchistes, leur héritage a laissé une empreinte si forte qu’il occulte l’ampleur et la diversité des conflits sociaux de cette période. Si bien que, comme le souligne l’auteur-e de Constellations souterraines: Mettre en lumière les rouages de la guerre et de l’écocide :
« Même parmi les anarchistes, l’imaginaire de la guérilla de ces années-là est souvent réduit à des organisations d’avant-garde comme le Weather Underground, uniquement parce que ces groupes ont réussi leur objectif de capter l’attention du spectacle. Au cours de ses sept années d’existence, le Weather Underground a perpétré vingt-huit attentats à la bombe – n’oublions pas qu’il y avait en moyenne onze attentats à la bombe et incendies criminels par semaine en 1970 ».
Le milieu universitaire et la contre-insurrection
1975, l’armée populaire Vietnamienne prend le contrôle de Saigon. Cette année marque la fin de la guerre du Viêt Nam. Elle signale aussi la défaite des États-Unis à travers la capitulation des forces de la RVN4. Hantées par cette débâcle, les hautes sphères du gouvernement américain remettent drastiquement en question la stratégie militaire de la dite « guerre d’usure ». On observe alors un regain d’intérêt pour les théories de la contre-insurrection chez les têtes dirigeantes de l’armé. Plusieurs soulignent la relation tendue entre le milieu académique et militaire comme ayant participé à l’expérience négative de la guerre au Viêt Nam. L’importance de cette friction fut exacerbée par l’opposition généralisée à l’effort de guerre sur les campus américains, sources importantes de recrutement pour les groupes révolutionnaires du pays. Robert Thompson, à l’époque considéré comme un leader mondial de l’intelligentzia militaire, popularise une approche plus « subtile » à la lutte contre-insurrectionnelle. Dans son livre Defeating Communist Insurgency, il met l’emphase sur l’importance de « gagner le cœur et l’esprit » des populations récalcitrantes à la domination américaine. Il propose donc d’exercer une influence sur la vie culturelle de celles-ci.
« Tout acteur ayant une responsabilité dans la gestion d’un mouvement insurrectionnel doit connaître son ennemi et savoir ce que son ennemi tente d’accomplir à chaque phase (du conflit). Cela ne signifie pas que ceux qui sont responsables doivent se soucier exclusivement de contrecarrer les manœuvres de l’ennemi. C’est pour cette raison que j’abhorre le terme même de « contre-insurrection ». Cela implique que l’insurgé dé tient l’initiative, et que le gouvernement se limite au rôle de contrer cette initiative. En acceptant qu’il vaut mieux prévenir que guérir, le gouvernement doit donc être proactif dans son approche ».
Et quelle meilleure façon d’établir le contrôle sur une population que de baliser les limites de ce à quoi on peut penser, rêver ou ce dont on peut discuter?
Suivant la lourde répression contre les groupes subversifs américains qui caractérise les années 1970 et 1980, la frange militante de la Nouvelle Gauche se retrouve désarmée. La guerre du Viêt Nam terminée, elle ne peut plus jouer son rôle de puissant catalyseur de rage. Les éléments moins radicaux du mouvement anti-impérialiste désertent les groupes activistes et retournent à leurs études. On peut alors observer l’intensification d’une campagne de pacification longue et agressive qui culmine avec la COINTEL-PRO5 du FBI, décimant littéralement les effectifs des groupes armés. Dans l’ombre de la répression, les vautours de l’académie se ruent sur la carcasse fumante du mouvement. Les théoritien-nes s’étalent ad nauseam à propos des limites et des défaites des luttes des années précédentes. De concert avec leurs justes critiques du machisme ou de l’autoritarisme, beaucoup d’universitaires se retrouvent ainsi à servir les intérêts de l’offensive contre-insurrectionnelle de l’État.
Lorsque la raison d’être d’un groupe se limite à l’opposition au fascisme, comment peut-il entrer en conflit avec tous les autres aspects de la domination sans risquer d’être déchiré par des schismes internes, perdant ainsi l’unité dont il dépendait?
En conjonction avec l’implantation de gouvernements néo-libéraux fantoches à l’international, la CIA s’assure de la docilité de la population américaine en récupérant une part de l’énergie rebelle des années 1970. Superficiellement, dans diverses institutions comme les universités, une certaine critique du «système » parvient à se creuser une niche. La CIA, soucieuse de garder la main-mise sur le cœur et l’esprit des populations occidentales, crée différentes organisations de façade pour injecter des fonds dans le monde académique. On pourrait croire que ces fonds auraient été majoritairement alloués aux académicien-nes conservateur-es. Or il est intéressant de noter que plusieurs de ces « fronts » de la CIA comptaient surtout des intelletuel-les de gauche non-communistes et même d’ancien-nes communistes6. Le but avoué de cette initiative était de combattre l’avancée du communisme dans les milieux intellectuels, en faisant la promotion de l’idéologie libérale, réformiste et pro-États-Unis. En dictant les termes sur lesquels le développement culturel évolue, l’État s’assure de remplir la bouche et le cerveau des académicien-nes de mots et de concepts provenant de son propre dictionnaire. Rendue impotente par la suppression de ses éléments les plus combatifs, la gauche états-unienne se fait alors offrir une place au soleil. Le soutient gouvernemental a la recherche, la possibilités de financement, la création de nouveaux postes dans les universités furent les apparats de cette poussée récupératrice. C’est dans ce climat que la Critical Race Theory se développe, et commence son chemin depuis l’espace académique jusque dans l’imaginaire de la population générale. Cette époque voit aussi la naissance des concepts d’intersectionnalité et des identity politics. Si, réalisant les limites de l’association sur des bases identitaires, un groupe comme le BPP tenta de surpasser les barrières des identités en tissant des liens avec d’autres groupes révolutionnaires, les identity politics ramènent les questions identitaires au centre du débat.
Apaisée par l’effet calmant et pacificateur de la loi sur le droit de vote de 1965, une grande partie du mouvement Black Power s’est retrouvée pratiquement dépouillée de toute perspective révolutionnaire rejetant catégoriquement les voies du pouvoir. La vague ardente de rage et de mécontentement des Noirs exclus s’étant momentanément calmée, ce qui resta des prétendants politicien-nes du mouvement de libération des Noirs se concentra sur l’acquisition de gains a travers les institutions étatiques ou para-étatiques. Les critiques des inégalités se développèrent, sans actions. Cette forme de contestation inoffensive, compatible avec le mirage de la tolérance démocratique, plu à une frange de la société américaine blanche plus libérale. Si le matérialisme du marxisme ou l’intransigeance de l’anarchisme ne pouvaient s’accorder des intérêts de la petite-bourgeoisie, le libéralisme des intellectuel-les de l’académie s’en accommoda volontairement. Philosophes, sociologues et écrivain-es, ils et elles participèrent à rafraîchir l’édifice idéologique duquel le pouvoir dépend pour pacifier toutes dissonances. Leurs critiques se dégonflèrent face à la sainteté de la propriété privée, flétrirent devant l’égalité des forces du « marché », rougissèrent à la mention de l’inaliénabilité du droit universel, dont l’État est bien-entendu responsable… Ici la critique loge dans l’éther; on peut être un philanthrope faisant des dons à des organisations antiracistes tout en exploitant des personnes racisées dans ses usines; on peut tenir un cercle de lecture féministe et demander à la bonne de ramener du champagne pour les mimosas. L’acceptabilité sociale grandissante des critiques des dynamiques de pouvoir basées sur les identités de genres et de races marquera fortement l’académie et la nouvelle génération de subversif-ves.
Un certain libéralisme « radical » prend la place des théories anarchistes ou matérialistes marxistes. Cette libéralisation de la pensée radicale encourage une « liberté de pensée » superficielle, qui trivialise les distinctions éthiques et refuse de se préoccuper des contradictions réelles. Les différends irréconciliables entre la pratique anarchiste, fondamentalement antipolitique, et le tristement célèbre « pragmatisme » historique des partis communistes, armés ou non, sont mis de côté au profit d’une renaissance du modèle du front populaire. Car bien qu’elle se manifeste différemment, l’acceptation tacite de la domination par le libéralisme tout comme par le communisme marquent ces idéologies comme deux facettes du même visage odieux, celui du pouvoir. Paradoxalement à cette montée du libéralisme, les années 1980 voient aussi une résurgence des groupes d’extrême-droite. En réaction, la nouvelle génération de radicaux fondent différents collectifs antiracistes7. Fortement issue de la classe moyenne et d’une section plus aisée de la classe ouvrière, et donc souvent élevée avec les valeurs libérales de l’époque, un grand pan de cette génération est ancré dans les diverses sous-cultures punk et skinhead. Ce mouvement antiraciste se développera majoritairement sans l’appui de la vieille garde, dont les capacités et l’ardeur furent sapées par la répression.
Bien que très combative, cette vague de militance priorisera la confrontation avec les groupes néo-nazis et la « défense communautaire » au dépend du développement de théories révolutionnaires. L’approche dite « non- sectaire » favorisée par les groupes antifascistes leur permit d’élargir leur base de support, mais l’accent mis sur la croissance mena leurs membres à plusieurs impasses. Le fascisme malgré sa brutalité saillante, n’est après tout qu’une des expressions du pouvoir, et diffère de l’oppression démocratique par la nudité des rapports de domination qu’il impose. En effet, lorsque la raison d’être d’un groupe se limite à l’opposition au fascisme et que sa stratégie repose sur une participation massive pour agir, comment peut-il entrer en conflit avec tous les autres aspects de la domination sans risquer d’être déchiré par des schismes internes, perdant ainsi l’unité dont il dépendait? Comme dans la plupart des cas, la nécessité d’afficher un front uni poussa de nombreux groupes antifascistes à se rallier autour des plus petits dénominateurs communs politiques parmi leurs membres. Autrement dit, en encrant leur stratégie dans une logique de croissance quantitative, on s’éloigna de la possibilité d’un agir qualitatif. Pour les aspirant-es révolutionnaires, les limites de la perspective antiraciste/antifasciste furent vite atteintes. En pratique, la question de l’assaut contre les institutions du pouvoir devint une question de transformation de ces institutions. Cette dynamique perdurera à travers les décennies de lutte contre la globalisation des années 1990, caractérisés par des manifestations massives d’opposition à divers sommets économiques.
Comment le rejet de la blancheur devint le rejet de l’histoire anarchiste
Pour les anarchistes subissant l’influence du réformisme dans la conflictualité sociale de leur contexte, l’accent mis par la gauche libérale sur la transformation individuelle est un problème particulièrement épineux. Bien qu’il soit important de reconnaître la complexité des dynamiques de pouvoir découlant de nos différentes positionnalités et de comprendre comment les identités sont exploités pour reproduire la domination au niveau systémique, le cadre de la politique identitaire ne nous offre pas de débouchés révolutionnaires. Comme nous l’avons noté plus haut, une bonne part du mouvement des années 1980 provenait de la classe moyenne ou d’une frange plus aisée de la classe ouvrière. Cette part de la société américaine était très blanche, et le milieu militant de ces années en était conscient. Pour beaucoup de radicaux, une autre offensive se jouait donc côte à côte avec la bataille de terrain contre le racisme: un combat interne contre sa propre blancheur. Bien sûr la question des privilèges blancs frétait pas nouvelle aux Etats-Unis; le Weather Underground avait déjà abordé la question deux décennies plus tôt. Mais l’absence de perspectives révolutionnaires et le manque de critique face à la libéralisation de l’imaginaire radical donna une autre profondeur au sujet. Comme il est impossible de se départir du bagage des identités tant que la domination les utilise pour cartographier ses sujets, il n’y a pas de remède à la blancheur sans bouleversement de la normalité. Ceux et celles qui tentent de lutter contre leurs privilèges sans faire le grand saut se trouvent donc condamné-es à un sentiment de culpabilité sans issue.
Face à l’énormité de la suprématie blanche, et doté-es d’une capacité limitée à transformer la réalité matérielle de la domination, plusieurs jeunes radicaux blanc-hes se replient sur eux-mêmes. La culpabilité blanche naît dans ce champ d’action limité qu’est la transformation individuelle. Elle se développe en calquant les valeurs chrétiennes de l’expiation, du sacrifice et de la honte. Une honte qui n’est pas sans rappeler l’idée d’un péché originel, ce mécanisme de contrôle perfectionné par l’Eglise. En essentialisant l’identité blanche, on vient aplatir la complexité des rapports sociaux qui l’ont fait naître. Divorcé de sa dimension historique et sociale, comme de ses origines dans le monde matériel, l’identité acquiert des qualités inaltérables. On pourrait par exemple penser au cliché raciste du « noble sauvage », une image entretenue par l’amalgamation entre l’identité autochtone et l’attribut d’une profonde révérence pour la nature. Ce cliché grossier est bien entendu en contradiction avec la réalité complexe de l’assujettissement et de la participation de plusieurs autochtones à l’économie capitaliste, parfois en contribuant à des projets extractivistes ravageant leurs terres ancestrales. Cet aplanissement de l’identité s’accompagne d’une restriction de l’agentivité. Lestés par le poids de la culpabilité blanche, ou celle de simplement vivre en occident, certain-es radicaux blanc-hes (et non-blanc-ches, les blanc-ches n’ayant pas le monopole de cette tare) projettent sur l’Autre (souvent issu d’un groupe jugé plus opprimé) la responsabilité de montrer la voie à suivre pour lutter vertueusement. Généralement confuse avec de la solidarité, parfois maladroitement appelé internationalisme, cette approche est typique de la conception des luttes selon le cadre de la politique identitaire. La tendance à projeter la responsabilité, ici dans le cadre d’une lutte anticoloniale, est parfaitement illustrée dans le texte Cascade sur granite: Politiques de la déférence, leadership autochtone et relationalités anarchistes (2023):
« Certain-es activistes priorisent la recherche d’une permission accordée par la nation locale avant de s’engager publiquement dans des actions perturbatrices. […] Personne ne semble demander de permission pour vivre sur des terres volées ou pour aller travailler dans une économie capitaliste. […] Il semble que ce n’est que lorsque quelqu’un propose de perturber le status quo que soudainement on veuille consulter les protocoles (des nations autochtones locales) ».
Cette auto-culpabilisation mène des anarchistes à supporter aveuglément des mouvements de libération nationale, des luttes anticoloniales et même des campagnes réformistes, en priorisant l’identité des personnes en lutte au dépend de considérations telles que l’existence d’un potentiel d’auto-organisation ou la poursuite de perspectives antipolitiques. L’importance des diverses expressions du mouvement de libération noire comme le BPP, la BLA ou le RAM8 en tant que points de références pour les anarchistes Nord Américains, bien que ces groupes aient tous des visées de prise du pouvoir, est typique de la projection découlant du malaise culpabilisant. Or il existe bel et bien un antagonisme irréconciliable entre la tension vers la liberté et le passage d’une forme d’autorité gouvernante à une autre. Tout changement au niveau de la politique, même si on l’affuble de l’étiquette « révolutionnaire » ne fait que soutenir l’appétit insatiable de pouvoir de tous ceux et celles qui manque d’imagination, ou de volonté.
Malgré les condamnations des politique identitaires élaborés et assez largement diffusées dans le mouvement anarchiste ces dernières années, le phénomène d’auto- culpabilisation décrit plus haut continue de se manifester, généralement inconsciemment, et d’avoir une influence majeur sur les perspectives de beaucoup de compagnon-es. Les symptômes de la culpabilité blanche ou occidentale sont multiples; la pensée critique est comme suspendue; le caractère autoritaire de certaines luttes est évacué et quelques camarades vont jusqu’à encenser les faux critiques de l’existant. Témoins d’un épouvantable catalogue d’horreurs perpétrées pour avancer les intérêts de l’hégémonie de l’occident, de la suprématie blanche ou du patriarcat, il n’est malheureusement pas surprenant qu’une part substantielle du mouvement anarchiste tente de se soustraire a ce sentiment de culpabilité en prenant un raccourci moral.
Pour contrer l’insatisfaction face à la passivité qui caractérise plusieurs contextes sociaux en occident, certaines appartenances identitaires sont élevées et d’autres condamnées. Un procédé qui n’est pas sans rappeler la création du sujet révolutionnaire marxiste, où les subjectivités individuelles s’effacent devant l’illusion d’un groupe ayant un potentiel révolutionnaire inhérent. La perspective d’une lutte anarchiste claire, antipolitique, informelle et autonome, avec des objectifs spécifiques sur le moyen-terme est abandonnée parce que peu de compagnon-es se sentent légitimes de l’avancer et de la défendre, à cause de leur positionalité. C’est ce genre de raisonnement qui donne lieu à des déclarations malheureusement assez fréquentes du type: « Les théories écrites par de vieux hommes blancs morts ne m’intéressent pas! », «Qui sommes-nous pour juger de la volonté de ce peuple?» ou encore « Il faut prendre conseil auprès des autochtones avant d’agir! ». Ces déclarations font fi de la particularité de chaque contexte et s’appuient sur la supposition de la justesse intrinsèque des personnes non-blanches. Quant aux politicien-nes identitaires, iels se réjouissent de pouvoir compter sur ces radicaux pour soutenir leur logique pourrie de renversement des rapports de pouvoir.
On reproche souvent à l’anarchisme d’être un courant de gens très blancs, en opposition au communisme dont on peut facilement nommer des héros de toutes les complexions de peau. Il est fréquemment sous-entendu que l’apparente blancheur du mouvement anarchiste est due à un défaut inhérent, que les idéaux anarchistes ne parleraient qu’à un type de personnes (lire: intellectuel-les blanc-hes) très restreint. Ce genre de supposition ne peut être le produit que d’une mauvaise volonté ou bien d’une ignorance historique. La théorisation autant de l’anarchisme que du communisme classique tient ses origines de l’Europe. Mais déjà vers la fin du XIXe siècle on pouvait noter la présence de compagnon-es anarchistes de l’archipel du Japon aux déserts du Mexique, des rues d’Algiers jusqu’aux montagnes du Caucase. Outre l’éternelle impopularité d’un rejet intransigeant de l’autorité dans un monde modelé par des siècles de domination, on peut tracer l’origine de la disparité dans l’ampleur avec laquelle l’idéologie communiste fut propagée dans quelques faits historiques matériels. D’abord, ce n’est pas que l’anarchisme serait plus raciste qu’une autre mouvance… C’est que les bolcheviques puis l’URSS, ainsi que la Chine communiste ont possédés des capacités impériales pour imposer leur idéologie et écraser les critiques et les insurrections anarchistes. Ensuite, l’exportation du modèle communiste à travers le support politique et militaire de l’URSS et de la Chine aux luttes anticoloniales enferma l’imaginaire de la libération d’une immense parti du globe, et cela pendant des décennies, dans la perspective de guerres civiles éternelles dans l’espoir d’une prise du pouvoir, au lieu de son rejet. La contre-insurrection n’est pas l’affaire propre des États occidentaux, c’est l’outil de tous ceux qui reconnaissent la charge que portent les idées libertaires et craignent la perte de contrôle.
Un autre aspect intéressant de l’essentialisation des identités est qu’on leur accorde un caractère immuable. En dehors des rêveries des prêtre-sses de la politique identitaire, le fait est que la nature des identités est flexible et perméable. Elles changent selon les époques, les contextes sociaux, le regard et les endroits. En Amérique du Nord, certain-es anarchistes refusent de puiser de l’inspiration des expériences de luttes européennes ou euro-américaines. Sceptiques de ce qu’ils et elles perçoivent comme un chauvinisme euro-centriste, ceux-ci préconisent, parfois sans trop de soucis pour les distinctions de formes, d’aller chercher la motivation auprès des révoltes, des insurrections et des guérillas de tous les peuples de la terre… (pourvu qu’ils ne soient pas blancs). Mais si notre perspective est de participer à l’ouverture de possibilités insurrectionnelles, nous avons certainement beaucoup à apprendre d’une analyse des révoltes qui, malgré l’apathie généralisé, continues d’éclater un peu partout en occident. La nature souvent antipolitique (avant l’arrivé de ces bergers pacifiants à la bouche pleines d’appels à la raison et à la civilité), mais aussi le caractère informel et décentralisé, donc propice à l’organisation autonome, s’approchent bien plus d’une intervention anarchisante dans la guerre sociale que toutes initiatives d’un quelconque groupe armé autoritaire
Si la domination sait muer comme un serpent et revêtir une nouvelle peau pour mieux se soustraire à notre compréhension, c’est notre défi d’en dégager son essence.
La reconnaissance d’une compatibilité de méthodes, et les possibilités de partages sinon d’affinités, au moins de complicités, avec ceux et celles qui se rebellent lors de ces conflits est certainement plus utile qu’un exercice de division entre catégories identitaires avec leurs déclinaisons de soi-disant potentiel révolutionnaire. Car c’est ici que loge le vrai problème, soit que des catégories essentialisées servent à légitimer l’influence des courants autoritaires au sein des idées anarchistes. Et bien qu’il soit souhaitable d’élargir l’horizon de nos imaginations, la tentative de distanciation avec la suprématie blanche consistant à retenir notre critique de l’autorité quand il est question d’initiatives par des personnes non-blanches est quelque peu naïve.
Prenons l’exemple des immigrés anarchistes Italiens du début du siècle : le souvenir de leur résistance est fréquemment renié, en partie à cause de leur soi-disant identité de colon-es blanc-hes. Ce rejet démontre une compréhension réductionniste et une vision a-historique de la formation des identités. Bien qu’allochtones en terres volées, ces compagnon-es étaient, de par leurs actions, incontestablement les ennemi-es des institutions coloniales. Non seulement ils et elles luttèrent ouvertement contre le gouvernement des Etats-Unis, ces immigrant-es n’étaient à l’époque tout simplement pas considéré-es comme blanc-hes! Sans le sous, étrangèr-es aux valeurs de la société capitaliste par excellence et ne parlant pas la langue locale, ce sont les mines et les usines qui les accueillirent comme chair à rouages. Au début des années 1900, le Sénateur de la Caroline du Nord, Furnifold M. Simmons, exprima avec éloquence l’opinion que beaucoup de ses compatriotes avaient des immigrés du sud de l’Italie en déclarant que ceux-ci étaient « la progéniture dégénérée des hordes Asiatiques qui, il y a plusieurs siècles, envahirent les rivages de la Méditerranée… ».
L’intégration des différentes nationalités européennes à la « race blanche » fut majoritairement le produit de deux évènements. De un, le patriotisme nécessaire aux boucheries de La Première Guerre mondiale posa un ultimatum aux nouveaux arrivants: soit vous abandonnez l’étrangeté et devenez de vrais américain-es… soit vous êtes des ennemis internes. Ensuite, la peur de l’emprise du « bolchevisme » et l’avancée du syndicalisme encouragea la classe dirigeante à mettre un coup de pression afin d’instaurer l’américanisation des immigrés européens récents. Ces communautés furent enjointes à intégrer la société coloniale blanche, de laquelle elles avaient été farouchement exclues jusqu’alors. En bref, l’intégration des Italien-es à la grande famille blanche ne correspondit qu’avec les intérêts économiques et politiques changeants, et avec la collaboration des éléments les plus conservateurs de la diaspora. Va sans dire que plusieurs anarchistes, ayant échappé aux déportations, décidèrent de leur plein gré de s’exiler plutôt que de rejoindre cette funeste parenté. Ces compagnon-es rejetèrent l’étreinte du pouvoir non pas sur des bases identitaires, mais par la clarté de leur dégoût pour l’idée de nation.
Si la domination sait muer comme un serpent et revêtir une nouvelle peau pour mieux se soustraire à notre compréhension, c’est notre défi d’en dégager son essence. En retirant ses divers masques, on arrive à toucher son système nerveux, ses muscles et ses os. Notre capacité à lui infliger des coups durs est directement liée à l’intimité de notre connaissance de son anatomie. Lorsqu’on cantonne nos analyses aux couches superficielles du pouvoir, comme en se laissant absorber par le malaise des identités qu’on nous a assigné, on risque de se faire leurrer loin des organes vitaux, et nos coups se heurtent à la surface. Ne serait-il pas dommage d’abandonner la richesse d’expérience que portent les luttes libertaires du passé, sous prétexte que les auteur-es de ces hauts faits seraient nées avec la peau trop pâle?
S’armer de mémoire
Aux abords d’une autoroute scindant ce qui reste d’une forêt, les arbres poussent à l’ombre d’un panneau publicitaire. Le soleil sombre sous l’horizon alors que des kilomètres s’étalent entre la ville écrasé sous sa pollution lumineuse et le scintillement des étoiles que tu ne sais pas nommer. La radio hurle une liste de lecture choisie par Spotify pour couvrir le crissement des pneus sur l’asphalte. Tu ne remarques pas l’hermine qui vient de finir sa course sous la voiture parce que les phares qui arrivent en sens inverse t’aveuglent. Les notifications électroniques d’un cellulaire illuminent régulièrement l’habitacle du véhicule d’une lumière bleuâtre, alors que tu chemines dans une nuit à qui on a interdit l’obscurité, le silence et le songe.
Chaque jour, ce monde de machines, de lumières artificielles et de plastique lance une nouvelle salve contre nos esprits. Sous l’influence envahissante d’une infinité de stimulus, notre cerveau se retrouve noyé, et avec lui notre faculté à penser et à imaginer. Les médias « sociaux » nous invitent à performer une version désincarnée et réduite de nous-même, nous aiguillonnant à toujours remodeler nos perspectives et nos discours sans égard pour la cohérence; une dynamique qui déborde éventuellement hors du monde virtuel. Téléphone intelligent en main, on est témoin de boucheries, de massacres environnementaux, d’innombrables injustices. Toutes ces infamies se fondent dans un véritable torrent d’accès ininterrompu à l’information. L’exposition constante à une dose de données indigestes réduit notre capacité à cerner notre ennemi. Notre attention morcelée et redirigée d’une crise à l’autre peine à suivre les pistes de perspectives de luttes pouvant être projetées sur le long terme. Face à l’ampleur des horreurs qu’on empile à notre porte, on cours le péril de se perdre.
Comme on arme notre main pour rendre l’impact de nos coups plus létal, il nous faut aussi fortifier nos esprits. Notre imagination, nourrie par le souvenir des résistances d’an- tan, affermie par une vive projectualité, affûtée par un sens critique et une pensée corrosive, se révèle un arsenal de choix. Car bien que notre ère soit marqué par la confusion du brouillard digital, chaque époque est accompagnée de son lot de dilemmes et de contradictions. Évidement, pour qui associe la cohérence éthique et pratique à un surcroît de zèle puriste, il ne manque pas de campagnes politiques et militaires contre un ordre existant, ni de révoltes contre la longue conquête de la domination sur le vivant pour s’inspirer. Et si la tension vers la liberté transcende tous les « -ismes », pour les anarchistes, le double défi est d’appréhender avec réalisme la particularité de nos contextes, et de dégager des expériences historiques qui font écho à nos idéaux irréductibles.
D’abord, il faut être honnête quant à la pertinence des exemples historiques dont on veut s’inspirer. Quand la plupart des radicaux d’occident vivent et luttent au cœur de métropoles, pourquoi donner tant d’importance à l’image du groupe de guérilleros traversant la jungle ou le désert? Un examen de la spécificité de nos contextes, le développement de pratiques appropriées à ceux-ci et l’approfondissement de perspectives d’agir devraient dissiper le romantisme, l’exotisme et le poids de la culpabilité blanche. De tous temps il s’est trouvé des individus qui, au lieu de s’embourber dans le terreau stérile des compromis, et malgré les inconnus, choisirent de s’hasarder sur le chemin plus risqué mais riche de possibilités d’une lutte contre toutes formes de domination. Une étude de ces précieuses expériences a le potentiel de donner à nos analyses une finesse et une profondeur qu’une seule vie ne pourrait atteindre. A une époque de perspectives cyniques et exiguës, cette étude nous ouvre également des fenêtres sur une foule de possibilités. Ce passage du texte « Le Grand défi » dans Finimondo, nous encourage à nous approprier l’histoire anarchiste, à défendre nos idéaux et à les apprécier dans leur particularité :
« À gauche, ils n’ont aucun embarras à citer Marx, à prétendre »sanctionner les banques” ou à diffuser des concepts comme le matérialisme dialectique. Ils construisent leur monde. À droite, ils n’ont aucun scrupule à citer Evola, à prétendre “nationaliser les entreprises” ou à diffuser des concepts comme l’amour pour la patrie. Ils construisent leur monde. Non, la honte, l’embarras, le scrupule régnent plutôt parmi les ennemis de l’État, […] Ils rougissent pour citer Bakounine, ils s’excusent de leur prétention à vouloir “détruire l’existant”, ils sont intimidés pour diffuser des concepts comme celui de la liberté individuelle. Peu nombreux et sans moyens, que peuvent-ils faire? Palier au manque de quantité par un excès de qualité? Mais non, chérir ses propres idées, en prendre soin, les alimenter, les défendre, les enrichir, ils n’y songent même pas. Trop fatiguant. Il est beaucoup plus facile de trouver une bonne raison pour ne pas créer son propre monde. Il est beaucoup plus facile de se joindre au chœur [des autoritaires]; il est beaucoup plus facile de se taire ».
Sans tomber dans la nostalgie, l’attention qu’on porte aux combats d’hier pourrait aussi nous éviter de reproduire certaines myopies du passé. Plus on connaît l’histoire des luttes et on se familiarise avec la diversité des formes qu’elles ont prises, plus nous sommes aptes à imaginer une diversité d’interventions dans nos propres environnements. Mais cette fouille dans les chroniques du passé nous demande un effort de volonté. Comme nous le rappelle l’auteur-e du texte Anarchists in the Blindspot: « Déplaisante pour l’opinion générale et défiante des mouvements de gauche, l’action et l’implication anarchiste dans les évènements historiques a toujours été réduite, évacuée ou falsifiée quand est venu le temps d’écrire une page de l’Histoire ».
Pour en revenir aux immigrants italiens anarchistes, ces camarades ont insufflé la vie à un mouvement extrêmement combatif au cours de la décennie qui a précédé les raids Palmer. Pour ce faire, ils et elles se doteront de journaux (dont la fameuse Cronaca Sovversiva), de locaux de rencontre, d’imprimeries, de groupes de lecture et de support aux prisonniers ainsi qu’un savoir faire impressionnant en matière d’action directe. Sur les bases de la libre association, de l’affinité, de la décentralisation et de la prise d’initiative individuelle, ils s’armèrent de l’outil le plus précieux : une perspective révolutionnaire.
Résolus à ne pas se laisser écraser par la fureur militaire et l’expansion effrénée de la puissance industrielle des États-Unis, révoltés par le pouvoir moral oppressif croissant de l’Église, nourris par les idées anarchistes et déterminés à vivre dans la dignité, ces camarades ont mené une guerre sans merci contre la domination et ses symboles. C’est ainsi qu’ils se donnèrent pour tâche de fournir aux exclu-es les moyens technique de se soustraie à l’humiliation de l’exploitation, grâce à l’action révolutionnaire. Luigi Galleani9 et son compagnon, le chimiste Ettore Molinari publièrent le manuel La Salute è in voi10!
Notre imagination, nourrie par le souvenir des résistances d’antan, affermie par une vive projectualité, affûtée par un sens critique et une pensée corrosive, se révèle un arsenal de choix.
Il s’agissait d’un recueil de recettes pour la fabrication de diverses matières et dispositifs incendiaires visant à mettre à jour le manuel Revolutionary War Science diffusé parmi les immigrants anarchistes allemands depuis les années 1880. Ils étaient convaincus qu’il n’était pas suffisant d’enflammer les esprits en aiguisant les consciences par la propagande orale et écrite, ils se devaient de contribuer à la possibilité de marier le verbe à l’agir et, en fin de compte, ils espéraient que l’insurrection contre l’État et le capital se développerait en une offensive armée dispersée et auto-organisée.
Le point culminant de cette offensive concertée a peut- être eu lieu le 2 juin 1919. C’était une nuit qui s’annonçait ordinaire pour les bourgeois roupillant de l’Empire américain. Mais bientôt le sommeil des habitants des quartiers cossus de New York, Philadelphie, Cleveland et cinq autres villes américaines fut violemment interrompu. Les ténèbres furent soudainement chassés par l’explosion quasi-simultanée de plusieurs bombes puissantes. Les résidences de juges, de politiciens et même celle de Dieu furent enveloppés par les flammes. Quelques terribles engins, transportés jusqu’à de loyaux et honnêtes serviteurs du Pouvoir, renvoya la mort et la dévastation à la figure de ceux qui l’administraient et l’exportaient si facilement ailleurs. La signature : « Les combattants anarchistes ».
Plus d’un siècle plus tard, peu sont celles et ceux qui se souviennent de ces évènements, pas même parmi les aficionados anarchistes. Pourtant, c’est précisément la période de cet assaut qui immortalisera dans l’imaginaire collectif le cliché de l’anarchiste poseur de bombe. Si nous vivons aujourd’hui à l’ère de l’information, il semble que la facilité d’accès au savoir n’est pas garante d’une appréciation pour notre histoire anarchiste. Ensevelie sous les distractions, délaissée par des générations d’indifférence (voir de rejet) et relayée au domaine des archivistes, les annales libertaires n’ont pas la cote.
Loin des partis qui sacrifièrent leurs prétentions révolutionnaires sur l’autel du pragmatisme et du possibilisme, des luttes qui s’arrêtèrent à un aspect trop restreint du pouvoir, des individus qui dénoncèrent une injustice en en admettant trois, des combats qui s’essoufflèrent dans l’arène puante de la politique. Voilà où la lame de nos esprits pourra s’aiguiser. Et bien qu’il soit question d’études, ce texte n’est pas un encouragement à s’enfermer dans une bibliothèque. Au contraire, c’est une invitation à sortir nos histoires du domaine de l’intérêt académique et de reconnaître leur potentiel explosif. Mais pour ça il faut être prêt-e, tout comme ces lecteurs et lectrices du début du siècle dernier, inspirées par les mots d’un anarchiste et d’un chimiste, à mettre la main à la pâte. Il est grands temps de dépoussiérer nos archives et d’exposer leurs pages à la lueur du jour, au risque que leur contenu s’enflamme, et nos esprits avec.
- Un exemple typique serait le texte, The Enemy Doesn’t Know How Many We Are: A Proposai for Building An Insurgency récemment partagé sur le site de Montréal contre-information. ↩︎
- Par exemple, les publications Man! et L’Adunata dei refrattari [L’appel des rebelles] ont été parmi les rares initiatives anarchistes à voir le jour dans les années 1920 et 1930. Très vite, Man! a fait l’objet d’une répression policière croissante, qui a finalement abouti à sa disparition lorsque son rédacteur en chef, Marcus Graham, a été contraint à la clandestinité en 1940. Le rédacteur en chef de L’Adunata choisit également la clandestinité, mais le journal bimensuel continua à paraître jusqu’en 1971. C’est en fait en rencontrant les camarades qui avaient participé à L’Adunata et en découvrant leur passion inébranlable pour la révolution que la génération du Fifth Estate, au milieu des années 1970, fut inspirée à explorer les idées anarchistes. Mais même dans les années 1960, l’un des seuls projets anarchistes qui subsistaient était la Libertarian League, une série d’événements à New York où les jeunes anarchistes d’Up Against the Wall Motherfucker ont entendu parler pour la première fois du concept de groupes d’affinité en rencontrant d’anciens combattants de la révolution espagnole. ↩︎
- Un groupe armé d’influence majoritairement marxiste (un des membres, Kuwasi Balagoon, était un anarchiste) et nationaliste noir, composé surtout d’ancien-nes membres des Black Panthers, actif entre 1970 et 1981. ↩︎
- La république du Viêt Nam (ou plus communément Viêt Nam du Sud ou Sud Viêt Nam) est un État ayant existé de 1955 à 1975 dans le sud du Viêt Nam actuel. La RVN est au départ soutenue par les États-Unis qui tentent de limiter l’avancée du communisme dans cette région. L’opposition entre les deux régimes vietnamiens provoque la guerre du Viêt Nam, dans laquelle les États-Unis s’impliquent de plus en plus. ↩︎
- COINTELPRO (Counter Intelligence Program) est un programme de contre-espionnage du Fédéral Bureau of Investigation (FBI) sous la direction de J. Edgar Hoover, actif de 1956 à 1971, qui avait pour objectif d’enquêter sur les organisations politiques dissidentes aux Etats-Unis, de perturber leurs activités et éventuellement d’assassiner certains de leurs membres. Le FBI et le gouvernement américain ont longtemps nié son existence, faisant passer les allégations pour une théorie du complot. ↩︎
- Le Congrès pour la liberté culturel (Congress for Cultural Freedom – CCF), fondé en 1950 et domicilié à Paris, est une organisation culturelle anticommuniste active pendant la Guerre Froide visant à promouvoir la « liberté » intellectuelle et à combattre l’avancé du communisme. A son appogée, la CCF était active dans 35 pays et publiait plus de 20 magazines, tenait des expositions artistiques et organisait des conférences réunissant des penseurs connus. Le congrès recrutait des intellectuels et des faiseurs-d’opinions de la gauche non-communiste dans sa guerre cultuelle contre le bloc de l’Est. ↩︎
- Le group Skinheads Against Racial Prejudice (SHARP) a été fondé à New York en 1987. La même année, la première section de l’Anti Racist Action (ARA), précurseur des groupes « antifa » Nord Américains actuels, a été créée à Minneapolis, issue d’un autre groupe skinhead antiraciste, les Baldies. L’ARA allait ensuite développer plusieurs sections à travers les États-Unis et le Canada. ↩︎
- Le Revolutionary Action Movement (RAM) était une organisation marxiste-léniniste et nationaliste noire active de 1962 à 1968, qui influença la politique révolutionnaire du mouvement Black Power. Le RAM fut le premier groupe à synthétiser les pensées de Marx, Lénine, Mao et Malcolm X en une théorie globale du nationalisme noir révolutionnaire et à appliquer la philosophie maoïste à la condition des Noirs aux Etats-Unis. Il combina le socialisme, le nationalisme noir et l’internationalisme du tiers monde pour appeler à la révolution « au sein de la citadelle de l’impérialisme mondial », c’est-à-dire les États-Unis. ↩︎
- Luigi Galleani était un anarchiste insurrectionnel italien ne en août 1864 à Vercelli. Après avoir été condamné à l’exil sur une petite île au large de la Sicile pour ses activités séditieuses, il réussit à s’échapper en Egypte, puis s’installa aux États-Unis en 1901. Il rejoignit d’abord le mouvement des travailleurs immigrés italiens à Paterson, dans le New Jersey où il se mit à éditer le journal anarchiste italien La Questione Sociale. Il déménagea ensuite au Vermont et au Massachusetts, où il lança le journal anarchiste Cronaca Sovversiva. ↩︎
- La Salute è in voi ! ( « Le salut est en vous ! ») était un manuel de fabrication de bombes rédigé au début des années 1900 par les anarchistes Luigi Galleani et Ettore Molinari. Les auteurs (alors anonymes) conseillaient aux travailleur-es pauvres de surmonter leur désespoir et de s’engager dans des actes révolutionnaires individuels. Ce manuel en italien fournissait des instructions claires permettant à des amateur-es sans connaissances technique de fabriquer des explosifs. Les chapitres comprenaient « Matériaux explosifs », « Nitroglycérine », « Capsules et pétards », « Dynamite », « Fulminate de mercure » et « Préparation des mèches ». Le manuel a été annoncé pour la première fois en 1906 dans la Cronaca Sovversiva de Galleani. ↩︎
Catégories :État, États-Unis, Histoire, Post-modernisme, Révolution, Texte




