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Journal Dissidence
approches anarcho-syndicalistes
no1 – été 1982 – Ste-Tite

Merci à Mathieu Houle-Courcelles de m’avoir fourni les images du journal anarcho-syndicaliste québécois  »Dissidence ». Merci à Norman Nawrocki pour les informations au sujet de ce journal. Je prendrai le temps nécessaire au courant des prochaines semaines pour numériser ici tous ses articles. Il semble de plus que d’autres numéros aient vu le jour (selon un camarade de la Workers Solidarity Alliance). Je continuerai donc mes recherches sur ce journal afin que les idées anarcho-syndicalistes (re)fassent surface dans le contexte du Québec.

Dans ce texte, Marcel Hubert critique sur une base anarchiste, le régime syndical actuel d’accréditation unique imposé par l’État et ses lois. Une bonne partie de l’article parle des problèmes liés à cette pratique. En guise d’exemple à suivre, il est question de la liberté syndicale existant en Europe, mais malheureusement l’article ne va pas plus loin à ce sujet. Toujours avec un angle libertaire, il continue en proposant des avenues d’actions concrètes pour les militant-e-s (féminisé dans le texte original) syndicalistes qui veulent contribuer à leurs syndicats. S’il est question dès les premières lignes de conseils ouvriers et de comité de quartiers, on termine l’article avec des suggestions sur comment rendre plus libertaire les syndicats existants. Cet article est donc ambivalent à dénoncer le régime syndical tout en invitant à s’y impliquer. Une perspective plus conséquente aurait été la bienvenue. L’intérêt du texte n’en est pas moins grande, étant donné qu’il s’agit d’une bonne réflexion de base sur notre système syndical actuel. Reste à débattre ensemble aujourd’hui de ces enjeux qui malheureusement n’ont pas véritablement changés.

Vers l’anarcho-syndicalisme: quelques pistes

par Marcel Hubert
Journal Dissidence
été 1982, Ste-Tite, p. 6-7 et 9

Le syndicalisme est un moyen extrêmement important pour faire valoir collectivement les revendications en milieu de travail. Malgré ses faiblesses quasi dramatiques, il demeure un véhicule essentiel dans notre désir de cheminer vers un changement. Le véhicule est évidemment très lent, et il recule parfois, mais c’est notre responsabilité de le mettre en état de fonctionnement si on veut continuer notre route vers nos objectifs.

La société capitaliste confine les citoyens dans les milieux de travail et dans les quartiers. Le quartier, c’est le dortoir de l’usine. Il faut donc encourager l’organisation des citoyens dans les milieux où ils vivent: les usines et les quartiers. Comment? Par les conseils de quartiers et les conseils ouvriers. Ce ne sont pas là les seuls lieux d’organisation, mais ils constituent les plus importants parce que la très vaste majorité des gens s’y retrouvent.

Le conseil ouvrier, c’est le syndicalisme. L’action syndicale permet dans une très large mesure de réaliser nos idées libertaires, et ce de façon beaucoup plus satisfaisante que dans plusieurs autres lieux d’intervention. Le mouvement syndical, que nous souhaitons indépendant de toute attache politique, représente une source de pression privilégiée (par la masse) et permet de réaliser dans le quotidien les idées d’autogestion, de prise en main de nos organisations. C’est en quelque sorte un laboratoire qui permet de développer les capacités de gestion de nos affaires à l’opposé de la société capitaliste, qui encourage à outrance la délégation de pouvoir.

Il est important de préciser que le mouvement syndical n’est pas le seul lieu où on peut expérimenter les idées libertaires, mais son originalité réside dans le fait qu’il constitue le chemin le plus court vers le changement que nous souhaitons. La prise en main par les travailleurs des moyens de production laisse espérer tous les changements.

LE MONOPOLE SYNDICAL

L’État a fixé de façon très rigide le mode d’organisation des syndicats, ainsi que tous les rouages, les plus insignifiants soient-ils, qui constituent tous un frein à l’exercice spontané et efficace de la solidarité. Cette dernière constatation est le fil conducteur, la seule logique des lois du travail.

Pour qu’un employeur soit tenu par la loi de négocier de « bonne foi1‘ avec ses employé, il faut que ces derniers soient accrédités. Ceci veut dire que 50% plus un (1) des travailleurs qui font partie du groupe visé doivent avoir adhéré à la même organisation syndicale. Si trois (3) syndicats se partagent la totalité à parts égales, il ne peut y avoir de syndicat accrédite. De plus, toute organisation ouvrière qui dépose une requête en accréditation doit soumettre au gouvernement une copie de sa constitution. C’est un moyen de plus aux mains de l’Etat pour empêcher la syndicalisation; on vérifie si le syndicat a respecté sa constitution.

Lorsque finalement une organisation représente les travailleurs, l’Etat lui octroie un monopole pour la durée du contrat négocié. Il s’agit de garantir à l’employeur la « paix industrielle ». Les syndiqués ne peuvent rappliquer durant la durée de la convention collective sous la bannière d’une organisation différente. Pour boucler la boucle, il faut préciser que toute action collective qui viserait à ralentit ou arrêter la production est interdite pour la durée du contrat. Les revendications « menaçantes » sont très bien encadrées. Elles suivent immédiatement la période dite de maraudage où les travailleurs sont laissés en pâture aux syndicats affamés d’augmenter leur membership de nouveaux membres.

RAPPEL HISTORIQUE

Il est important, à ce moment, de rappeler que le mouvement syndical, premièrement illégal a dû être reconnu à cause de l’importance qu’il a prise. Interdit, il est devenu toléré. A ce moment, les travailleurs pouvaient se regrouper et faire valoir leurs revendications comme ils l’entendaient. On était témoin de toutes les formes de contestation, puisqu’aucun cadre légal rigide ne troublait les affrontements (nous voulons dire ici que les lois du travail n’existaient pas dans leur contenu raffiné). Ce qui existait, c’était un pouvoir réactionnaire appuyant le patronnât. On s’est vite rendu compte des problèmes que posaient les travailleurs par leurs actions spontanées. On a donc inventé le grief, le contrat de travail d’une durée déterminée. Finie la négociation permanente. On ne pourra revendiquer qu’à des moments très précis que les employeurs prévoient des mois et des années à l’avance. On perdait l’effet de surprise et l’avantage du choix du moment. Pour illustrer ce problème, il suffit de penser aux grèves dans l’industrie du papier sur la Côte Nord: on sait en partant que la grève durera au moins trois, cinq ou sept mois en raison des produits déjà stockés. Et le drame est qu’il faut faire la grève, sinon les conditions de travail régressent.

En plus de contrôler les syndicats dans le temps, l’Etat les encadre dans l’espace. On garantit à l’employeur qu’il n’y aura qu’un seul interlocuteur reconnu» c’est-à-dire le syndicat accrédite. Plusieurs conventions collectives prévoient même qu’il est interdit à l’employeur d’utiliser un autre canal que l’agent négociateur reconnu pour discuter des affaires syndicales-patronales. Cette apparente concession aux organisations ouvrières sous-tend l’obligation faite à chaque travailleur d’adhérer, ou à tout le moins cotiser, au syndicat « reconnu ». Les organisations ouvrières sont finalement corrompues par l’appât des cotisations et perdent de vue leurs fins, reliées par les moyens!

Et la loi assure un fonctionnement des syndicats à l’image de la société: la majorité simple décide de tout et la minorité plie ou casse. La démocratie c’est l’oppression absolue de la minorité. Les libertaires disent non. Ils disent un non encore plus vibrant lorsque ce principe pourri a pignon sur rue dans les organisations où ils croient qu’une évolution est nécessaire.

LE CHANGEMENT S’IMPOSE

Si on le veut, on peut dès maintenant entamer dans nos syndicats une réflexion qui doit mener à la dissolution du monopole syndical, de l’oppression de la minorité.

Je veux ici insister sur l’urgence de croire à ce que beaucoup s’accordent si facilement à qualifier d’utopie. Au point de départ, l’utopie c’est ce que le pouvoir essaie de nous empêcher de réaliser. Ensuite, la simple détermination des militants et militantes peut briser le fameux barrage psychologique que constituent les lois: on entend trop souvent des camarades sincères affirmer qu’une bataille contre une loi est une bataille inutile. A ce moment là, ayons le courage d’avouer qu’on ne veut pas se battre. Des expériences ont déjà été vécues au Québec par des militant/e/s qui voulaient briser le monopole syndical. Des projets ont été écrits, les obstacles ont été repoussés: le tout ne reposait que sur le désir des syndiqués, mais les conjonctures favorables sont brèves et le tout est en veilleuse.

La pluralité syndicale existe en Europe: il n’est par impossible de respecter chacun dans le monde syndical!

LA LIBERTE DE COTISER

Sur quoi repose le principe que nous soyons obligés, dès notre embauche chez un employeur, d’adhérer a un syndicat qui a obtenu une majorité d’adhésion des travailleurs, il y a 2 ans, 6 ans ou 20 ans? Quelle est la logique qui me force à payer le salaire de Louis Laberge? Pourquoi être obligé de devenir membre d’une organisation dans laquelle on ne croit pas? Evidemment, on dira que cela est un discours antisyndical très près des idées patronales. A ceux-là, il faut dire qu’une organisation syndicale forte repose premièrement sur la libre adhésion de ses membres, sur le choix de chacun de militer où et quand il l’entend.

Tous s’accordent à dire que ce sont les organisations syndicales qui maintiennent et alimentent leurs rivalités. On dit aussi que les intérêts des travailleurs sont les mêmes. Quelque soir notre adhésion syndicale, rien ne nous empêche de lutter avec les autres pour l’amélioration de notre sort, pour le renversement de la dictature patronale dans les milieux de travail où nous gaspillons nos vies. A notre choix, nous pouvons porter la lutte à d’autres niveaux (régional, national, international).

Bref, chacun doit avoir le pouvoir de choisir son organisation syndicale et à l’intérieur de celle-ci le ou les niveaux où il souhaite participer activement et financièrement.

BRISER L’ACCREDITATION

Il faut aussi et surtout remettre en question le phénomène de l’accréditation. C’est un artifice inventé par le pouvoir pour encadrer les travailleurs.

Evidemment, on nous parlera de la sécurité d’emploi, du droit au grief. On valorisera les cadeaux du système qui ont pour but de nous mieux contrôler. En général, les enjeux importants face à l’employeur ne peuvent pas faire l’objet de griefs. De plus, le grief est une forme de contestation bureaucratique des plus passives par laquelle on remet notre sort dans les mains d’un arbitre défenseur du pouvoir. Les quelques victoires remportées à travers le grief ne servent qu’à maintenir une crédibilité minimale afin de perpétuer l’imposture.

Quant à la sécurité d’emploi, il faut rappeler que trop de travailleurs qui se sont tenus debout ont été abandonnés par les autres sous prétexte que le grief était gagné d’avance et que les suspensions ou congédiements seraient annulés. Evidemment, les syndicats poussent les hauts cris face a un congédiement et on se tait quand l’employeur parle de mise à pied.

En résumé, le syndicalisme est le regroupement des forces vives en milieu de travail (ce qui inclue les sans-travail) et il est de plus un moyen de lutte à tous les niveaux de notre vie. Les syndicats sont nos organisations, et nous devons les contrôler, en marche vers les changement radicaux que nous souhaitons.

A la fin de cette première partie, il est nécessaire de réaffirmer que malgré les nombreuses contraintes et les limites tellement apparentes, nous n’avons pas le choix.

L’ACTION

Nous pouvons contrôler nos organisations. Nous devons être indépendants des partis politiques. Nous devons attaquer le système dans son centre nerveux; la production des biens et des services. Nous devons expérimenter la gestion dans nos propres organisations et discuter nos projets avec les autres travailleur.

Mais les lieux d’intervention sont tellement nombreux, les gestes à poser innombrables, qu’on ne sait pas par quel bout commencer. Quelles sont les priorités d’un libertaire?

AUTONOMIE

Il est primordial que nous visions le développement de l’autonomie des travailleurs dans les luttes. Il faut briser le dépendance à tous égards qui nous étrangle.

Dans un premier temps, l’éducation syndicale est un moyen important dans le but de briser le mythe de la connaissance, du monopole du savoir détenu par les permanents. Les militants doivent parvenir à interpréter leurs conventions collectives, connaître la structure syndicale, prévoir les réactions patronales. Ce que nous pouvons appeler la prise en main du syndicalisme quotidien à court terme. De plus, il faut développer les idées de représentation plutôt que celles de délégations. Un représentant syndical ne peut aller au delà des mandats reçus. On doit le rappeler à l’ordre aussi souvent que nécessaire. Trop d’organisations syndicales se permettent de parler au nom des travailleurs sans les consulter au préalable. Ca doit devenir un réflexe normal d’aller chercher un mandat avant de parler.

DECENTRALISER – ABOLIR LES CHEFS

Les syndicats sont très hiérarchisés, et, dans ce sens, ils sont à l’image de la société. Il nous faut briser le rôle des chefs, des leaders. Décentraliser le fonctionnement, au point où personne ne contrôle. Il nous faut des comités de coordination. Eviter d’asseoir des individus à des postes à long terme. Les statuts doivent défendre les réélections perpétuelles. Les délégués doivent être révocables en tout temps. Bref, il nous faut inclure dans nos statuts toutes les dispositions possibles qui assurent un fonctionnement aéré. On étouffe dans nos structures!

Et dans cette période de transition, vers un syndicalisme nouveau, encore empreint d’idées vieillottes et traditionnelles, les libertaires seront beaucoup plus efficaces à la base, comme militants vigilants. La délégation du pouvoir marque encore trop notre syndicalisme. Il ne sert à rien non plus de convaincre les gens de nos idées en occupant les postes de prestige. Il est plus sain d’intervenir en qualité de membres. II ne doit pas y avoir de chef libertaire!

QUELQUES PRINCIPES

En pratique, dans les luttes quotidiennes (grèves, occupations, manifestations) les libertaires défendent certaines stratégies précises:

  1. nous sommes contre les chefs qui deviennent les représentants auprès du pouvoir et qui trop souvent sont manipulés et finissent par servir les fins des pouvoirs (chef de grève, qui contrôle la foule à la place des flics);
  2. nous ne croyons pas aux martyrs: on fait passer les consignes par des personnes différentes sur une base régulière pour ne pas « brûler » aucun militant;
  3. les décisions se prennent en comités élargis. Une participation accrue des militants aux décisions stratégiques entraîne un militantisme beaucoup plus fort. On n’a rien à se cacher entre nous.

L’ACTION DIRECTE

En dernier lieu, il est important d’aborder le phénomène de l’action directe. Il n’existe pas seulement les grèves passives comme moyens de luttes. Il y a aussi le sabotage (on peut se fier sur les travailleurs dans ce domaine, ils connaissent à merveille les faiblesses des chaînes de production ou du fonctionnement de leur entreprise), les ralentissements de travail. La grève spontanée, imprévisible, très souvent courte, prend l’employeur, au dépourvu.

Ces quelques moyens déjà fort connus ne constituent pas une liste complète, évidemment. Ce qu’il faut en retenir, c’est que les travailleurs eux-mêmes doivent décider de leurs actions. Cette dernière idée est primordiale, et sans le respect de la liberté de chaque individu vers les changements que nous souhaitons, tout ne devient que manipulation.

Marcel Hubert