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De fil en aiguille
Un article d’ANNA DELSO
Journal Dissidence 1982 p. 2-3

La librairie anarchiste L’Insoumise a annoncé récemment qu’Anna est décédée le 28 mai 2020 à Montréal à l’âge de 97 ans. Vous pouvez en savoir plus sur leur blogue au sujet de cette anarchiste espagnole qui a migré à Montréal en 1951 après avoir participé à la Résistance française et avoir été occupé le poste de secrétaire fédéral de l’organisation Mujeres Libres.

L’article qui suit représente donc la vision d’une anarchiste espagnole sur les pratiques syndicales québecoise aux antipodes de ce qu’elle a connu en Espagne. Comme elle l’a dit elle même:

«J’ai eu des bagarres terribles avec le syndicat dont j’étais membre… Je les dérangeais tellement que je me suis trouvée sur la liste noire» – Anna Delso

«De fil en aiguille» a été publié en 1982 dans le journal anarcho-syndicaliste Dissidence. Dans la même parution, vous trouverez sur le présent blogue, les textes «Vers l’anarcho-syndicalisme : quelques pistes» et «L’anarcho-syndicalisme les principes» du Journal Dissidence». Anna a aussi publié son autobiographie : « Trois cents Hommes et moi » aux éditions de la Pleine Lune, Montréal 1989.

De fil en aiguille
Anna Delso
Journal Dissidence
Saint-Tite – 1982

Chicago, 10 novembre 1887, journée sombre pour le syndicalisme international. Des hommes meurent pendus pour que d’autres hommes, femmes et enfant puissent vivre une vie plus décente. Pour qu’ils n’aient plus à supporter des journées de travail de 12 et 16 heures dans les mines, usines de textile et du vêtement, et partout ailleurs où les gens sont exploités sans vergogne.

Quatre hommes montent sur l’échafaud de la ‘’justice’’ un cinquième s’est suicidé le jour même avant l’exécution; il n’avait que 22 ans, comme conséquence d’une journée du mois de mai 1886, où une page de l’histoire du monde ouvrier venait de s’écrire en lettres de sang, lors des événements de HAYMARKET SQUARE de Chicago.

La femme d’un de ceux-là, et pas le moindre, Lucy Parsons, reprend la lutte là où son mari et ses compagnons l’ont laissée. C’est une femme métisse, mille fois ostracisée de par sa condition sociale, la couleur de sa peau, sa vie commune avec un anarchiste considéré comme un des hommes les plus dangereux de l’Amérique, car il éveillait la conscience sociale des gens, fomentait des grèves générales comme moyens d’actions d’action directe pour revendiquer les droits des travailleurs. Elle est couturière. D’autres femmes syndicalistes se joignent à elle.

Les femmes des industries du textile et du vêtement à travers les continents ont toujours figuré au palmarès des luttes, comme les moulineuses de soie des manufactures de Lyon, femmes aux mains mutilées par l’eau bouillante dont elles se servaient pour le traitement des cocons de soie et dont les colères étaient légendaires, arborant le drapeau noir de leur exploitation (plus guenille que drapeau) lorsque le besoin se faisait sentir.

A New York, un 8 mars 1857, a l’occasion d’une grève générale, lors d’une manifestation où les femmes sortent dans les rues, elles se font piétiner par les chevaux de la police. Les grèves se poursuivent, les plus spectaculaires se déroulent en 1909-10.

En 1911, la manufacture de chemises « The Triangle » brule, 146 travailleurs, pour la plupart des femmes, meurent dans l’incendie, car les normes les plus élémentaires de sécurité n’ont pas été respectées. Encore du grabuge.

À Montréal, les travailleuses et travailleurs du textile emboîtent le pas dans les luttes. Plus tard, de 1934 à 1937, des américains viennent organiser « L’Union Internationale du Vêtement pour Dames ». On ne mentionne alors qu’un seul nom; Bernard Shane, et pourtant… pourtant une femme l’accompagne, c’est une anarchiste, Rose Pezotta. On essaie toujours de reléguer au second plan le rôle joué par les femmes, et celle-là, c’en était toute une, mais elle reçut peu de mérite, sinon aucun; les raisons? On peut les deviner… Elle voyait très clair. Elle voyait dans quelle fange s’enlisait ce syndicat qui fit la gloire des années 1910 à New York, tant et si bien qu’un jour, dégoûtée de voir le déroulement des choses, elle prit sa dignité dans une main et son courage dans l’autre, et retourna sur la machine à coudre. Sa fin fut d’une tristesse difficile à décrire; ce fut la fin des gens qui sont restés honnêtes envers eux-mêmes et envers les autres. D’autres ont récolté les palmes, la gloire et surtout l’argent, beaucoup d’argent. OU DONC SONT-ELLES PASSEES toutes ces luttes, ces colères? Toute la légende du mouvement ouvrier nord-américain? A qui a-t-on vendu tout ça? A qui profite la capitulation? 1909-1910-1934-1937-1982. Où est le changement? Le système de travail à la pièce est resté le même sinon pire.

On vend et on achète de la chair de travailleuse à la livre. Où est la libération, ou l’aide à la libération des travailleuses par les intellectuelles bourgeoises bien nanties, les grandes gueules quoi! DE LA MERDE!!!

Qui sont les ‘’boss’’ du syndicat? Qui l’administre, qui signe les conventions collectives que les travailleuses ne peuvent et ne savent pas lire car on ne les consultent même pas? Elles? Non! Les fonctionnaires, car lorsqu’on devient PERMANENT on cesse d’être travailleur, et on devient un fonctionnaire du syndicat, avec une meilleure paye, un meilleur fonds de pension, des pouvoirs de décisions autocratiques et eux ne risquent jamais d’être congédiés pour activités syndicales, leur job est assurée. Leur action syndicale se limite à quoi en 1982 à l’ »U.I.O.V.D. »? Quel est le degré de complicité de la FTQ? Les cavernes d’Ali Baba et ses quarante voleurs où s’entassent des millions de dollars (50) du fonds de retraite, que beaucoup de membres ne verront jamais? Sans compter les millions qui ont pris le chemin des USA et celui d’Israël sous forme de bon d’épargne, sans compter aussi les dollars perdus dans les fonds de poche de certains. Attendez, ce n’est pas tout, le meilleur est encore à venir avec la « nouvelle gang » qui vient de s’élire toute seule. D’autres « fonctionnaires-boss », d’autres putes entre putes, on ne se putasse jamais.

Vers les années 1950-60, on payait une prime à la tuberculose aux midinettes (environ 500 dollars), c’est grave. On devrait la remplacer par une prime à la patience. Bravo à celles qui ont établi et diffusé le dossier noir de l’industrie du vêtement.

Bravo à celles qui se sont toujours posé des questions et qui questionnaient les autres, même si elles n’obtenaient jamais de réponses. A celles qui ont su déranger les autres, à celles aussi, qui, par leur action, ont fait éclater le scandale et remis en question cette industrie toujours pourrie et toujours maudite à tous les niveaux. A toutes celles-là et aux autres qui surgiront de nouveau: SALUT ET CHAPEAU !!!

Savez-vous quelle était la couleur étendard de leurs revendications aux midinettes pionnières de New York? Le Rose, ne vous en déplaise! Des tas de rubans et de chiffons roses dans leurs manifestations, car le rouge, les récupérateurs de cadavres de toujours se l’avaient aussi approprié, tout comme la journée du Premier Mai. Et sachant les dernières nouvelles d’Italie, « ILS » essaient AUSSI de récupérer les cadavres de Sacco et Vanzetti, morts sur la chaise électrique le 22 août 1927, à la prison d’Etat de Charlestown, dans le Massachussetts, pour un crime qu’ils n’avaient pas commis, mais parce qu’ils étaient des anarchistes et immigrants italiens.

Au Québec, les marxistes de toutes tendances tentent AUSSI de récupérer la lutte des femmes du vêtement par le boycott systématique d’autres femmes anarchistes qui depuis des dizaines d’années mènent la lutte à l’intérieur de l’industrie en tant qu’ouvrière. Ça commence à puer !!

Mai 1886, l’histoire du monde ouvrier est écrite en lettres de sang et elle est là pour y rester tant et aussi longtemps qu’il restera un homme et une femme avec assez de cœur pour continuer ce que d’autres ont entrepris.

A.D. (ancienne travailleuse du vêtement…)