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Le fascisme et la guerre │ L’Affranchi (Suisse, 2026)

Le fascisme et la guerre

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sur le site de L’Affranchi
le 21 mars 2026

Alors que depuis bientôt deux ans et demi, la guerre fait fureur à Gaza et que nous entendons des mensonges à longueur de journée : un cessez-le feu déclaré mais inexistant, etc. Israël et les Etats-Unis ont attaqué l’Iran ; Israël envahit et bombarde le Liban, causant les mêmes destructions qu’à Gaza, à Beyrouth et au Sud-Liban. Ces nouvelles guerres font presque oublier tant d’autres conflits meurtriers, l’Ukraine par exemple, alors que Trump lève des sanctions économiques imposées à la Russie pour répondre à la pénurie de pétrole et de gaz…, montrant une fois de plus ce qu’il en coûte de croire aux promesses du gouvernement américain. Les Kurdes de Syrie en ont fait l’amère expérience. Quand les auxiliaires ne servent plus, on les laisse se faire massacrer ou l’on demande à d’autres – l’Union européenne dans le cas de l’Ukraine – de payer la facture : business is business.

C’est comme cette prétention qu’ont les Etats-Unis d’instrumentaliser les mouvements sociaux pour renverser l’adversaire. Prenons l’Iran qui est emblématique. On sait qu’il existe un profond mécontentement dû à la nature théocratique et autoritaire du régime, ainsi qu’à une situation économique désastreuse (inflation record…). Cette situation qui s’aggrave rapidement est provoquée par les sanctions internationales. Donc, on appauvrit un pays, ce qui favorise des révoltes dont on attend qu’elles servent nos plans. Les manifestant.es sont massivement et cruellement massacré.es… Ensuite, on bombarde pour achever le régime qui semble prêt à tomber comme un fruit mûr. Mais il ne tombe pas. Il a été sous-estimé.

Ce n’est pas le Vénézuéla. En plus, en Iran, le personnel de rechange n’est pas disponible : les hauts dignitaires qui auraient pu servir d’interlocuteurs ont été assassinés en même temps que le guide suprême. Et cela alors que des négociations auraient pu aboutir entre les Etats-Unis et l’Iran, ce dont on n’a guère parlé dans les médias. Au moment où nous écrivons ces lignes, la terreur des bombardements provoque en Iran une vague nationaliste qui permet au régime de serrer les rangs. Pourtant, Trump et son gouvernement semblent vouloir appliquer le même genre de traitement à Cuba…

La politique erratique, à première vue, de Trump et de Netanyahou déconcerte, où veulent-ils aller ? Quel sont leurs objectifs, sinon assassiner et détruire ? S’agit-il seulement de faire diversion pour que l’on oublie l’affaire Epstein ? et les casseroles de Netanyahou ? L’argument – éculé – d’apporter la démocratie et de lutter contre le terrorisme, martelé par les médias officiels, convainc-t-il encore quelqu’un ? Face à leurs déconvenues, les alliés américains et israéliens finiront-ils par faire usage de l’arme atomique ? On peut le craindre.

La montée du fascisme et la dynamique génocidaire sont liées. L’analyste palestinien Muhammad Shehada lance un avertissement : « Quand une classe politico-médiatique se délecte du meurtre de nos enfants, pensez-vous qu’elle se souciera des vôtres ? » Aujourd’hui aux Etats-Unis, il y a des voix qui n’hésitent pas à traiter la gauche et les progressistes d’« inhumains » et dont les intentions génocidaires ne sont pas voilées, en faisant explicitement l’apologie des « tueries » de Franco et de Pinochet.[1]

La guerre (celle de 14-18) a engendré une brutalité qui a favorisé le fascisme et le nazisme. Owen Jones, le chroniqueur du Guardian qui cite Shehada, se remémore Aimé Césaire pour qui le colonialisme a décivilisé le colonisateur. La déshumanisation et les horreurs commises dans les colonies sont revenues en Europe, dans les années 1930. Cela est illustré par les troupes « africanistes » sur lesquelles s’appuya le général Franco en Espagne, lors de la révolution des Asturies en 1934 et suite au coup d’Etat militaire de 1936, pour semer la terreur en exterminant ceux et celles qui, à ses yeux, représentaient une menace pour le national-catholicisme : la classe ouvrière organisée, les paysan.nes qui luttaient pour la terre, les anarchistes, les militant.es de gauche, les enseignant.es laïques…

Aujourd’hui, les guerres menées par Israël et les Etats-Unis sont autant de terrains d’expérimentation pour les nouvelles armes et les systèmes de surveillance. Derrière l’usage militaire de l’IA, il y a notamment la société Palentir Technologies crée entre autres par Peter Thiel (fondateur de PayPal, membre du conseil d’administration de Facebook…) qui a fourni à l’armée israélienne des outils appelés Gospel et Lavender. Ceux-ci permettent de générer des cibles et de recommander des objectifs militaires bien plus rapidement et sur une plus large échelle que ce pourrait faire un humain. Comme le précise Olivier Tesquet[2], ces systèmes développés par Tsahal « contribuent à une logique de ciblage de masse, dans laquelle le seuil de tolérance aux dommages collatéraux a été algorithmiquement rehaussé ».

Les outils mis en œuvre par Palentir sont aussi utilisés par les appareils répressifs de nombreux Etats (Grande-Bretagne, France…). La police de l’immigration américaine ICE y recourt systématiquement. L’ICE n’a pas été crée par Trump, mais par George W. Bush après le 11 septembre 2001 et le contrat avec Palentir a été signé sous Obama, il s’appelle « Falcon ». Il agrège des données provenant de toutes sortes de bases de données : dossier policiers, dossiers judiciaires, données biométriques, information sur les véhicules, réseaux sociaux, relevés téléphoniques… En quelques minutes le portrait d’une personne peut être réalisé et celle-ci localisée pour permettre son arrestation. Quand des municipalités démocrates refusent de coopérer avec l’ICE, Falcon parvient à reconstituer les informations manquantes à partir d’autres sources. Nous avons donc affaire à des logiciels très puissants. Comme le résume Olivier Tesquet : « La logique est celle de la chaîne logistique appliquée à l’humain : identifier, localiser, collecter, livrer. ». Au plan militaire « cela signifie que le renseignement humain, les données satellitaires, les flux de communication interceptés et les bases de données logistiques peuvent soudain être interrogés ensemble, en temps réel, dans une interface unique. »

Palentir ne produit pas pour les particuliers : ses plateformes s’adressent aux gouvernements et aux multinationales. Pourtant la société s’efforce de vendre son image. Elle a son fan-club qui commente ses succès sur le web ; elle vend des produits associés : casquettes et autres t-shirts ; se lance dans la production cinématographique pour promouvoir son imaginaire… Dans le même ordre d’idées, dans une tribune du Monde du 16 mars 2026, Louis Lapeyrie montre comment la Maison Blanche instrumentalise les codes visuels de Call of Duty, l’une des sagas de jeux vidéo les plus vendus de l’histoire, pour sa communication militaire. Des images réelles de frappes sont entremêlées d’images virtuelles qui reprennent les codes visuels de ce jeu de tir à la première personne. Le spectateur est immergé dans l’action et y retrouve les représentations d’un espace culturel qu’il connaît bien. Pour cette guerre sans finalité évidente, l’esthétique se substituerait à la stratégie…

A côté de ses coûts humains incalculables, la guerre au Moyen Orient a une dimension économique et commerciale. La question est : à qui profite le crime ? Si on regarde les Etats-Unis, les MAGA qui sont les principaux soutiens électoraux du parti républicain sont majoritairement contre la guerre, mais Trump est aussi redevable du lobby de l’armement. Sa stratégie consiste sans doute à convaincre les premiers et à satisfaire les seconds, ce qui pourrait expliquer ses revirements. La flambée du prix du pétrole et du gaz et la raréfaction des engrais, liées au blocage du détroit d’Ormuz, entrainement de l’inflation et causeront probablement une récession économique mondiale, mais ce n’est pas perdu pour tout le monde : appauvrissement et famines d’un côté, enrichissement des profiteurs de guerre de l’autre.

Comment réagir face à la situation présente ? Le poids des intellectuels qui travaillent à la recomposition idéologique des droites a été sous-estimé. A gauche, on a longtemps cru à une évolution « progressiste » imparable des démocraties, alors qu’une radicalisation d’une large partie de la droite était à l’œuvre, avec à son service les médias mainstream ou prétendument « critiques ». Que ce soit aux Etats-Unis avec Trump ; en Hongrie avec Orban, en Argentine avec Milei ou maintenant au Chili avec Kast, un disciple de Pinochet, et dans d’autres pays encore, une vague autoritaire prend les rênes du pouvoir et abroge des droits acquis par les femmes, les salarié.es, les retraité.es, les LGBTIQ+, les migrant.es…

Partout où c’est possible, il s’agit déjà de lutter contre les valeurs et les croyances sur lesquelles s’appuient les fascistes et autres néo-réactionnaires : la famille patriarcale, la morale religieuse, l’exaltation du chef ; le virilisme ; l’exploitation capitaliste ; le nationalisme et le racisme. Nous avons mieux à offrir : l’amour libre ; l’auto-organisation et le mandat impératif ; le communisme libertaire ; l’appui mutuel ; l’internationalisme.

[1] Jack Posobiec et Joshua Lisec, Unhumans: The Secret History of Communist Revolutions (and How to Crush Them), 2024, préface de Steve Bannon, cité par Raphaël Demias-Morisset, L’illibéralisme: l’idéologie de la nouvelle révolution conservatrice ? Le Bord de l’eau, Carignan-de-Bordeaux, 2025

[2] Auteur avec Nastasia Hadjadji de Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Editions Divergences, 2026.

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